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Kliniken mise en scène Julie Duclos

Alexandra Gentil, Cyril Metzger et Yohan Lopez dans Kliniken mise en scène Julie Duclos © Simon Gosselin
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Kliniken, la pièce de Lars Noren, mise en scène par Julie Duclos, éclaire le quotidien d’une unité psychiatrique, avec humanité et poésie. Les comédiens y livrent une partition intense où l’humour n’est pas absent.

Folie 3.1

Dans Pelléas et Mélisande, la mise en scène de Julie Duclos, soutenue déjà par la justesse de ses interprètes, parvenait à restituer la magie du texte de Maeterlinck et « l’inquiétante étrangeté »  qui entourait le destin des personnages. Kliniken de Lars Noren lui permet d’interroger les frontières parfois floues entre normalité et folie.

Au sein d’un unité psychiatrique, des êtres passent, circulent, se croisent et parlent. Chacun est porteur d’une blessure et d’une histoire. Tous sont enfermés dans cette clinique parce qu’ils ont été jugés inadaptés à une vie « normale » . Dépressif, schizophrène, déviant sexuel, traumatisé, survivant de guerre, cohabitent dans ce lieu qui devient pour un temps, leur monde. Petit univers clos qu’ils doivent partager avec les autres exclus.

Une grande salle commune sert de lieu de rencontres et de discussions. Treize personnages s’y côtoient. Qui est un patient ? Qui est un soignant ? Entre normalité et folie, les frontières sont parfois si floues que l’infirmier semble être, au début, un des malades. Alors que l’un des patients, mesuré, ordinaire, se distingue par son calme. Tout le travail mené par Julie Duclos, on le sent, vise à poser un regard sans a priori et jugement, sur chacun des êtres cabossés qui déambulent ou se livrent au hasard d’une parole.

Un hors-champ poétique 

Le plateau renvoie à un réel connu. Un canapé trois places et un large fauteuil marron meublent le salon avec télévision en hauteur. Des tables et des chaises en métal complètent l’ensemble. Une ligne de carreaux gris délimite au sol certains lieux, notamment, la séparation entre l’espace fumeurs et non fumeurs. Le lieu décloisonné est juste fermé par deux portes vitrées à battants.

Mais, la scénographie conçue par Mathieu Sampeur ne répond pas seulement aux attendus d’une clinique psychiatrique. Le décor offre des percées poétiques. Les hauts murs de l’hôpital ouvrent sur une verticalité qui renie le réalisme. Au centre de la scène, une large baie vitrée donne sur un arbre et sur un extérieur dont on ne sait pas tout. Notre vision volontairement tronquée nourrit l’imaginaire. Baigné par les lumières évocatrices de Dominique Bruguière, le « parc » semble avoir une vie propre. Le soleil joue sur les feuilles, le vent agite la frondaison, l’orage gronde et menace, la pluie ruisselle sur la vitre, la nuit noire s’empare du jardin.

La vidéo participe, également, à ce hors-champ poétique. Ici, pas de caméras à l’épaule, maniées à vue. Les prises de vues, pourtant en direct, se font cachées. Il en résulte un double sentiment. Celui d’un lieu où les patients seraient sous surveillance – mais qui les regarderait aussi fugacement ? – et celui, d’un espace autre, qui nous échappe. D’autant que les projections, sur les murs de fond de scène, restent furtives, comme des instants volés, mais insaisissables.

« Des ombres douces » « qui vibrent comme des papillons avant qu’ils soient brûlés« 

Les personnages semblent des « ombres douces »  « qui vibrent comme des papillons avant qu’ils soient brûlés »  pour reprendre les mots de Lars Noren dans Catégorie 3.1.  Julie Duclos indique que « les répétitions ont consisté à rencontrer les paysages que porte chaque personnage en lui au fil des situations du texte. «   Ces « paysages » construits pour nourrir les personnages rappellent  » les monologues intérieurs »  chers à Krystian Lupa, qui avait monté Catégorie 3.1 sous le titre Salle d’attente, il y quelques années.

Par ce travail, on se déplace vers un espace propre à chaque comédien, un espace sensible, individuel, en présence et fragile. Entièrement centré sur le personnage, reposant sur une démarche intérieure forte des acteurs, sur une sollicitation de leur espace mental, de leur imaginaire, le spectacle affiche son refus d’une forme dramatique traditionnelle en ouvrant au personnage une existence autre que celle uniquement vue sur le plateau et en lui permettant d’échapper à l’obligation de citer le réel. On évite ainsi l’écueil d’un regard qui se tiendrait à distance.

Cette maladie du monde, par cette approche sensible, peut être vue de l’intérieur. Les treize comédiens, d’une justesse extrême, suivent une ligne mélodique intime mais qui s’inscrit dans une partition précise. Parmi eux Émilie Incerti Formentini, qu’on avait découverte dans Mille et une nuits, mise en scène par Guillaume Vincent, impressionne par la force de sa présence, tout comme Etienne Toqué. Manon Kneusé apporte fraîcheur et drôlerie à son personnage. Alexandra Gentil touche par sa fragilité et son désarroi.


On le sent, le travail mené par Julie Duclos, sur la rythmique des prise de paroles, a été opéré pour laisser entendre la musicalité vibrante de ce petit univers traversé par la folie et la cocasserie. La direction d’acteurs est orchestrée de main de maître. Rien de froid et d’aseptisé dans Kliniken mis en scène par Julie Duclos. Bien au contraire, la fragile humanité est à portée de regard. ♥♥♥♥♡


Kliniken

de Lars Norén
mise en scène Julie Duclos

10 – 26 mai – Odéon 6e

traduction Camilla BouchetJean-Louis MartinelliArnaud Roig-Mora
scénographie Matthieu Sampeur
collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel
lumière Dominique Bruguière
vidéo Quentin Vigier
son Samuel Chabert
costumes Lucie Ben Bâta Durand
coordination technique Sébastien Mathé
assistant à la mise en scène Antoine Hirel

avec Mithkal Alzghair, Alexandra Gentil, David Gouhier, Émilie Incerti Formentini, Manon Kneusé, Yohan Lopez, Stéphanie Marc, Cyril Metzger, Leïla Muse, Alix Riemer, Maxime Thebault, Étienne Toqué


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