La scène s’ouvre sur un Cid méconnaissable, métamorphosé par l’imaginaire fertile de Jean Bellorini. Tout commence par un récit initié par une goutte de pluie. Un nuage poussé par une brise légère s'arrête au-dessus d'un voilier. Un petit jouet d'enfant, réplique en bois du bateau, trône en avant-scène. Les personnages, nous dit-on, embarqués à bord, vont essuyer une tempête. Tourmente intime, frappée de vague à l'âme, qui active la tragédie.
Cependant, à l'endroit où certains auraient pu attendre une pompe classique, surgit une fresque intime, façonnée avec la délicatesse d’un orfèvre du plateau. Loin de figer Pierre Corneille dans un mausolée de révérences, Jean Bellorini tire cet incontournable du XVIIe vers la lumière du présent, avec vivacité et parfois facétie. Dépouillée des apparats d’époque, grâce à la magnifique et inspirante scénographie imaginée par Véronique Chazal, la scène devient un terrain de songes.
Un large losange de tissu déployé au sol se transforme en un imposant matelas gonflable, bientôt surmonté d'un château aux tourelles de plastique. Le souffle épique paraît se propager aux éléments scéniques. Mais, parallèlement, ce royaume fragile que l'émotion domine peut s'affaisser à tout moment, laissant les personnages désorientés et vulnérables. Côtoyant cette structure instable, des objets, manipulés à vue, construisent un monde hétéroclite où tout semble possible. Une vierge à l'enfant, un lustre en cristal , un chariot à roulettes, un cheval à bascule, sont autant d'objets qui alimentent la fable. Chaque scène se construit comme une rêverie à la frontière du jeu et de la poésie.
Une traversée collective
Par ailleurs, Jean Bellorini recentre la pièce en un noyau incandescent. Comme les quatre points cardinaux du losange et de l'intrigue. Ce resserrement narratif donne au texte une intensité nouvelle. Rodrigue, Chimène, l’Infante et un père tout-puissant composent une partition tendue entre l'honneur et les élans du cœur. Le dilemme s’incarne avec une acuité troublante, tant il semble encore nôtre. La langue de Corneille, riche et fière, se laisse traverser par une vitalité ludique, toujours sensible.
Histoire d'un Cid prend la forme d'une traversée collective. Les comédiens (Cindy Almeida de Brito, François Deblock, Karyll Elgrichi, Federico Vanni) n'hésitent pas à jouer avec le public et sa culture littéraire. L'affrontement entre Don Diègue et le Comte est raconté et commenté à quatre voix. Plus tard, chacun est invité à se remémorer la célèbre tirade du père de Rodrigue "Ô rage. Ô désespoir" . Mais, si le rire prend le dessus lorsque Rodrigue la fait sienne, elle retrouve toute sa gravité quand son père la rejoue. Aucun moment phare de la pièce n'est évacué : stances de Rodrigue ou tirade à Don Fernand.
Un cœur battant sous l’armure des alexandrins