Dans une maison de verre plantée au cœur du plateau, Tiphaine Raffier donne à voir l’indicible : les derniers jours d’une vie qui s’échappe. Présentée au Festival d’Avignon, L’Hors-présence ou Chimères du pays de Morsan bouleverse par sa justesse et fait de chaque spectateur le témoin silencieux d’une fin de vie mise à nu. Une réussite.
L’Hors-présence : une traversée bouleversante d’une fin de vie
Après le souvenir marquant de La Réponse des hommes en 2020 et la profondeur de Némésis en 2023, Tiphaine Raffier signe avec L’Hors-présence ou Chimères du Pays de Morsan sa création la plus intime et la plus bouleversante. L’autrice et metteuse en scène choisit d’affronter frontalement le sujet de la fin de vie. Un thème rarement porté au plateau avec une telle exigence dramaturgique. Il ne s’agit pas d’illustrer un débat de société. La création façonne une matière théâtrale dense, profondément ancrée dans l’épaisseur du vécu.
La pièce résonne de façon exacerbée avec l’actualité. Le 15 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté en lecture définitive la proposition de loi relative à la fin de vie. Tiphaine Raffier refuse cependant toute posture de tribune. Elle préfère ouvrir un espace où cohabitent les points de vue les plus contradictoires, sans jamais désigner de vérité unique. Cette honnêteté intellectuelle constitue sans doute la plus grande force du spectacle. Il ne clôt aucune discussion, mais ouvre sur un champ possible de réponses.
Le dispositif scénique porte à lui seul cette ambition. Une maison de verre trône au centre du plateau, comme un aquarium offert au regard du public. Les spectateurs observe Laure, une jeune femme atteinte d’un cancer en phase terminale. Entourée de ses deux frères et de sa sœur, elle se débat avec sa souffrance et, avec ce qui, dans chaque geste quotidien, se refuse désormais à elle. Un écran gigantesque surplombe la scène et projette en gros plan les visages, les gestes, les silences. Ce choix visuel, parfois redoutable, sait cependant, s’abstraire de tout voyeurisme. La caméra se détourne ainsi lors de crises insoutenables. La douleur n’ayant pas besoin d’être étalée, pour se percevoir, par les sons et les actions autour du corps de Laure.
Le chaos familial
Tiphaine Raffier organise d’une main de maître le chaos familial. Suzanna, la sœur aînée ( Catherine Mestoussis, formidable), s’active en cuisine et s’inquiète du moindre refus de nourriture. Soren, l’aîné des frères ( Thomas Gonzalez, à fleur de peau) s’accroche à la lecture quotidienne de La Montagne magique de Thomas Mann, comme à un rituel censé contenir l’angoisse. Simon, le cadet ( Adrien Rouyard, très convainquant) doute et finit par s’opposer à sa sœur qui a choisi l’euthanasie. Chacun de ces personnages incarne une manière d’habiter l’attente, les inconnus de la maladie et de la fin de vie. C’est précisément cette diversité de postures qui rend la pièce si juste. Personne n’a raison contre les autres. Tous cherchent simplement à survivre à l’insupportable.
La pièce se construit en trois mouvements intitulés « L’hors-champ », « L’hors-la-loi » et « L’hors-jeu ». L’ architecture accompagne le glissement progressif de Laure (Édith Mérieau, impressionnante de force et de vulnérabilité)) vers un état que le monde des vivants peine à nommer. Être présent et n’être plus soi-même, est une douleur pour celui qui le vit. Comme pour ceux qui regardent, démunis, impuissants à retenir ce qui peu à peu disparaît. La pièce donne corps à ce mécanisme avec lucidité, sans jamais céder à la démonstration froide.
Autour de la trame familiale, tout un réseau de questions éthiques et institutionnelles s’invite discrètement : la réalité des soins palliatifs, la fragilité des directives anticipées, la lourdeur des protocoles médicaux. Ces enjeux ne sont jamais assénés frontalement. Ils se perçoivent par ricochet, à travers les disputes, les malentendus, les silences gênés. La metteuse en scène tisse ensemble l’intime et le collectif, la chair d’une famille et les rouages d’une société tout entière confrontée à son rapport trouble à la fin de vie et à la mort.
Le souffle de Laure
Tiphaine Raffier convoque le mythe pour éclairer le réel. La Fontaine des lunatiques, empruntée à André de Richaud, introduit l’idée d’une maison retirée de tout, refermée sur elle-même et sur ses habitants. Celle-ci apparaît aussi comme un refuge où survivent les souvenirs de jeunesse, l’insouciance perdue, les peurs enfantines. Mais la magie s’efface peu à peu. Argos aux cent yeux, lui, veille. Comme ceux qui doivent sans relâche surveiller la mourante, en prendre soin, et tenter d’empêcher, tant faire se peut, que la maladie ne s’empare tout à fait de Laure.
Mais le mythe dit aussi leur échec : cent yeux ne suffisent pas à vaincre la maladie, ni à retenir la mort qui s’approche, inexorable, quoi qu’on fasse pour la devancer. Ce geste poétique creuse une brèche dans la rugosité du quotidien, ouvrant des clairières où la légende dit, autrement, ce que les mots cliniques murmurent seulement du bout des lèvres. Mythe et thriller psychologique se mêlent, se répondent, donnant à l’œuvre une épaisseur sensible indéniable.
Deux heures trente durant, le temps se fige dans la salle, suspendu au souffle de Laure et au combat de sa fratrie. L’émotion garde toujours sa juste mesure, portée par une distribution remarquable et une écriture aussi précise qu’un scalpel. Dans un plateau déserté, le final, d’une efficacité redoutable, arrache des larmes. Laure, si peu présente, et hors de ce qu’elle fut, laisse entendre le dernier battement de son cœur. Tandis, qu’une dernière image, offre une trouée vers la vie. Magnifique.
Tiphaine Raffier confirme, une fois de plus, sa capacité rare à transformer une matière intime en expérience collective bouleversante. L’Hors-présence s’avance comme l’un des spectacles les plus marquants de cette 80e édition du Festival d’Avignon. Il sera repris à la rentrée au Théâtre des Amandiers de Nanterre. S’y précipiter.
L’avis de M La Scène :
MMMMM
Distribution
Avec Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret et Adrien Rouyard
Avec la participation vidéo Hélène Raimbault, Patrick Harivel
Texte et mise en scène Tiphaine Raffier
Dramaturgie Lucas Samain
Assistanat à la mise en scène Mathilde Saillant
Scénographie Hélène Jourdan
Lumière Kelig Le Bars
Vidéo Vincent Pinckaers
Cadrage Raphaël Oriol
Son Hugo Hamman
Musique Sylvain Jacques
Costumes Caroline Tavernier assistée de Paloma Donnini
Maquillage et perruques Judith Scotto
Régie générale Olivier Floury
Régie plateau Nicolas Bignan, Pierre Frenkel
Régie vidéo Nicolas Morgan
Régie son Hugo Hamman
Régie lumière Christophe Fougou
Régie maquillage et perruques Emmanuelle Flisseau
Administration, production, diffusion et communication Juliette Chambaud, Charlotte Pesle Beal, Elisa Seigneur-Guerrini, Max Beucher
Construction du décor Atelier du Nouveau Théâtre Besançon CDN
Traduction anglaise pour le surtitrage Sophie Troyna-Martins / La Pixelière