Critique Le Livre de K

mise en scène Simon Falguières

Christophe Raynaud de Lage

Que reste-t-il de nous lorsque le corps s’efface ? Au Théâtre Nanterre-Amandiers, Simon Falguières transforme les derniers jours de K, un écrivain au seuil de la mort, en un vertigineux labyrinthe où rêves, souvenirs et fictions se confondent. Avec Le Livre de K, le théâtre devient le dernier refuge contre l’effacement.

Le Livre de K : Lutter contre l’effacement

Dans une chambre d’hôpital, un homme ( interprété magnifiquement par Myriam Fichter) attend la mort. Borgne, prisonnier d’un corps qui lui échappe et d’un temps désormais compté, K, trente-six ans, écrit. Les jours s'égrènent sur le grand écran blanc de fond de scène. Dimanche, tout aura pris fin. Dehors, la neige tombe. A l'intérieur, les souvenirs, les visions et les personnages se chevauchent. Les fragments du Livre de K construisent à la fois le décor et l'espace mental du personnage. Dans une vaste boite blanche, parois et sol semblent constitués des pages du manuscrit en train de s'écrire.

Mais bientôt, les pages deviennent monde. Une famille surgit, un tyran redoutable règne dans un château, deux jumeaux se déchirent. La fiction prend vie autour de K et l’accompagne jusqu’à son dernier souffle. Réalité et imaginaire se mêlent. De façon féconde, les différents récits enchâssés se contaminent. Théâtre dans le théâtre, projection mentale, récit rêvé, retour au présent, souvenir, hallucination morbide de l'homme en fin de vie : le spectateur traverse ainsi plusieurs niveaux de représentation sans disposer d’un sol stable  Cette dramaturgie de l’incertitude traduit la conscience d’un homme qui, à mesure que la mort approche, tente de reconstruire un monde qui lui échappe et auquel il n'aura bientôt plus accès.

K écrit comme on rassemble les morceaux d’une vie avant qu’ils ne disparaissent. La peur de mourir côtoie celle de souffrir. L'angoisse intime rencontre la brutalité politique. La crainte de ne plus pouvoir parler répond à celle de voir les autres réduits au silence. Le corps immobilisé sur son lit contraste violemment avec l’ampleur du monde qui naît de son esprit. Ampleur que reproduit le plateau nu, sans coulisses. A mesure que le corps K se délite, son imaginaire se déploie. Cette contradiction donne au spectacle son mouvement profond. Plus le corps est contraint, plus le théâtre parle à sa place.

Le Livre de K Simon Falguières
©Christophe Raynaud de Lage

Kafka, Shakespeare : deux ombres derrière la fable

Kafka constitue sans conteste la grande matrice secrète du Livre de K. Le nom même du protagoniste renvoie au personnage du Château., comme à celui, d'ailleurs, de la compagnie de Simon Falguières. La neige, la forteresse inaccessible, l’attente, l’autorité opaque et l’individu confronté à une puissance qui le dépasse, composent autant de signes reconnaissables. Comme chez l'écrivain tchèque de langue allemande, l’administration de la violence finit par pénétrer les existences, et l’individu cherche désespérément une issue, sans savoir même, si cette issue existe.

La véritable matière du spectacle reste néanmoins celle de la fable. Alma et Mathéo, jumeaux, frère et sœur étaient unis. Leurs prénoms en témoignent. AL MA THÉO. Y avait-il une seul âme, réunissant les deux enfants sous l'égide d'un dieu protecteur ? Adultes, cependant, ils prennent des chemins opposés. Alma choisit la résistance. Mathéo glisse vers la collaboration, lorsque le pouvoir autoritaire étend son emprise. Son sentiment d’abandon, sa frustration de n'avoir aucun don, constituent le terreau de sa dérive. Mathéo se pose en victime : personne ne l'écoute, il ne peut s'exprimer. Mais, seules sa lâcheté et sa faiblesse l'entraînent dans les pires compromissions et le crime.

L'ombre de Shakespeare plane aussi sur le spectacle, qui revendique ouvertement le registre tragique. Les liens familiaux sont le laboratoire des bouleversements historiques. Fratrie déchirée, pouvoir, trahison, culpabilité, renversement des fidélités, autant de tensions qui appartiennent à la grande tradition shakespearienne. La scène familiale devient le miroir d’un monde qui se défait. Théâtre dans le théâtre, illusion, qui aveugle ou révèle, chers au dramaturge anglais, extraits du Roi Lear, sont présents. Une petite tente s'élève sur le plateau. Imre ( anagramme de rime), le fou, le poète, continue à jouer au milieu de l'abomination qui règne ailleurs. Un des moments forts et plaisants du spectacle. Simon Falguières, sur son tréteau de fortune, revendique, par ses gestes et mots, la lutte de la poésie et du théâtre contre l'anéantissement.

Le livre de K, Simon Falguières
©Christophe Raynaud de Lage

 L'imaginaire et la voix pour résister

Le Livre de K nourrit volontairement un paradoxe : le spectacle parle de l’empêchement de la parole, mais multiplie les langues. Le français côtoie l’allemand et la langue des signes française. Le silence devient lui-même une matière dramaturgique. Hanna, ( interprétée par la lumineuse Karine Feuillebois), la mère des jumeaux, est sourde. La langue des signes participe à la construction de l’univers scénique. Moyen de transmission, la langue peut devenir un territoire de résistance.

Le Livre de K interroge les conditions mêmes qui permettent encore de résister. Que reste-t-il lorsque parler devient dangereux ? Que peut l'écriture lorsqu’un pouvoir cherche à imposer sa version du réel par la violence ?  La pièce répond par sa propre existence. Le récit devient refuge et l’imaginaire une matière qui permet de faire face à la tyrannie et de rejeter l'obligation d'obéir.

Le spectacle convainc par ses parti-pris scéniques et sa volonté de donner vie à une parole qui ne peut s'éteindre. K est condamné, mais son livre lui survit. Le personnage disparaît tandis que l’écriture poursuit sa métamorphose. Sa voix a traversé l'air. Son imagination a donné corps à une fable que nous avons partagée. Il est dommage, cependant que certains longueurs alourdissent l'ensemble et que l'émotion ne nous atteigne pas vraiment. Il n'en demeure pas moins que ce conte funèbre rappelle avec force que tant qu’une histoire peut être racontée, l’oubli n’a pas tout à fait gagné.

Malgré quelques longueurs, Le Livre de K de Simon Falguières avance sur cette ligne fragile où le théâtre naît de ce qui menace de disparaître.

L'Avis de M la Scène :

MMM

Découvrez la critique de M La Scène sur la précédente création de Simon Falguières Molière et ses masques

TitreLe livre de K
TexteSimon Falguières
Mise en scèneSimon Falguières
LieuThéâtre Nanterre Amandiers
Dates30 sept. → 17 oct. 2026
Durée2H30
NoteMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution

Texte, mise en scène, scénographie
Simon Falguières

Avec
Rosa-Victoire Boutterin
Mathilde Charbonneaux
Lomane de Dietrich
Simon Falguières
Karine Feuillebois
Myriam Fichter
Charly Fournier
Pia Lagrange
Liza Alegria Ndikita
Stanislas Perrin
Mathias Zakhar en alternance avec Guillaume Morel

Assistanat à la mise en scène
Lolita de Villers

Création lumières
Léandre Gans

Création accessoires et masques
Alice Delarue

Musique et conception sonore
Hippolyte Leblanc et Simon Falguières

Création vidéo
Typhaine Steiner

Création costumes
Lucile Charvet

Réalisation costumes
Marion Moinet et Maïalen Biais

Régie générale
Clémentine Bollée

Régie plateau
Roméo Rebière

Régie son
Hippolyte Leblanc

Accompagnement Scénographique
Emmanuel Clolus

Dramaturgie LSF
Vincent Bexiga

Adaptation et jeu LSF
Vincent Bexiga et Katia Abbou

Production, diffusion, administration
Martin Kergourlay et Justyne Leguy Genest

Communication
Romane Bricard

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