Dans le cadre de Trad Now, la chorégraphe Park So-yun, dans Gat, revisite avec éclat l'univers de la Corée ancienne. Une création virtuose qui conjugue énergie chorégraphique, raffinement esthétique et exploration des valeurs sociales et symboliques attachées à cet emblématique chapeau traditionnel, reflet d'une société profondément hiérarchisée.
Gat : les codes de l'apparat
Gat, création de la Yunbyul Ballet Company, chorégraphiée par Park So-yun, plonge le spectateur dans l'univers esthétique et social de la dynastie Joseon (1392-1910). Composé de trois petites pièces, le spectacle s'articule autour d'un emblème du patrimoine coréen : le gat, chapeau traditionnel porté autrefois par les hommes de condition. Le gat se distingue par sa calotte cylindrique et ses larges bords translucides. Mais cet objet est bien davantage qu'un simple accessoire vestimentaire. Sous Joseon, le heungnip, gat noir laqué, était réservé aux yangban, membres de l'élite sociale et lettrée. Il incarnait la dignité masculine, la vertu, le raffinement et la droiture morale. Il rappelait également la stricte hiérarchie d'une société où l'apparence et le respect des conventions définissaient la place de chacun.
Cette dimension sociale trouve une traduction particulièrement éloquente dans le premier trio. Les danseurs, vêtus de hauts noirs transparents et de pantalons souples violets, tiennent de longues pipes en bambou. La longueur de ces jangjuk constituait, elle aussi, un signe extérieur de richesse, d'éducation et de rang social. La technique irréprochable des trois interprètes donne à cette composition une remarquable rigueur formelle. Derrière cette perfection se dessine une société d'une grande froideur. Les visages demeurent impassibles. Les attitudes sont empreintes de fierté, parfois même d'arrogance. Les gestes semblent obéir à un cérémonial minutieusement établi. L'élégance et la beauté deviennent une manière d'affirmer une supériorité.
L'énergie déployée par les interprètes, comme leur parfaite maîtrise technique, frappe le spectateur. Dans la dernière composition collective, chaque geste est réglé au millimètre. La Yunbyul Ballet Company, portée par une nouvelle génération de danseurs coréens, fait dialoguer le vocabulaire du ballet classique avec une gestuelle contemporaine nourrie de références traditionnelles. Cette alliance donne à Gat une esthétique spectaculaire et très codifiée. À travers cette succession de tableaux, Park So-yun revisite ainsi un patrimoine dont elle révèle autant la beauté plastique que les valeurs sociales et symboliques. La virtuosité des danseurs, alliée à la précision de l'écriture chorégraphique, confère à l'ensemble une belle puissance visuelle.
Satgat : une parenthèse mélancolique
Au milieu de cette mécanique collective parfaitement orchestrée, le solo intitulé Satgat introduit une rupture particulièrement sensible. Un homme seul entre sur le plateau par un autre côté de la scène. Il avance dans une diagonale, vêtu d'un haut blanc, léger et vaporeux, coiffé d'un chapeau de bambou. Son déplacement semble suspendu, presque détaché du rythme soutenu qui anime le reste du spectacle. Le contraste est saisissant. À la tenue des groupes succède une présence solitaire. Le blanc de son vêtement, sa fluidité et la légèreté de ses déplacements composent une parenthèse poétique qui vient interrompre le cérémonial rigide jusque-là imposé par la chorégraphie.
Son visage demeure la plupart du temps dissimulé sous les larges bords de sa coiffe. Le spectateur parvient néanmoins à percevoir, dans ses attitudes et ses inflexions corporelles, une profonde tristesse. La mélancolie qui semble traverser son corps et sa manière d'avancer sans jamais véritablement s'affirmer donnent à ce solo une émotion singulière. Là où le gat évoquait jusqu'alors la dignité, la vertu et la distinction sociale, le chapeau de bambou devient ici presque un écran, dissimulant un visage et, peut-être, une souffrance. Ce moment suspendu, d'une grande délicatesse, constitue l'un des passages les plus touchants de la soirée. Il introduit une humanité inattendue au cœur d'un spectacle jusque-là dominé par la maîtrise et la démonstration technique.
Derrière la délicatesse des costumes, la précision des ensembles et la virtuosité des interprètes, Park So-yun interroge aussi les représentations et les contraintes de la tradition. Le gat, autrefois signe de distinction et de vertu, devient un objet chorégraphique chargé d'ambiguïté. Il confère une identité, impose une posture. Parfois, il dissimule le visage et, avec lui, une part de l'individu. Là où les ensembles donnent à voir une société de l'ordre, de la discipline et de l'affirmation sociale, le solo laisse entrevoir une autre réalité, plus intime, celle d'un être qui semble chercher à exister au-delà des signes extérieurs qui le définissent.
Porté par la Yunbyul Ballet Company, d'une grande exigence technique, Gat séduit par sa puissance visuelle, son énergie et la rigueur de son écriture chorégraphique. La création, sous les apparences du raffinement, laisse affleurer les tensions entre identité individuelle, conventions sociales et héritage culturel.
L'avis de M La Scène :
MMM
Applaudissements à la suite de la représentation de Gat au Centre culturel coréen, le 4 novembre 2026
Distribution
Chorégraphie : Soyun Park
Direction artistique : Yun Byul
Compagnie : Yunbyul Ballet Company
Danseurs : Gyeongho Kang, Yucham Kim, Eunsoo Lee, Sungwook Jung, Yongje Jeong
Directeur de la lumière : Wonhyuk Choi
Directeur de la scène : Daesup Lee
Directeur de scène adjoint : Suhong Lim
