Dans le cadre du Festival d’Avignon, Silence de Lucie Antunes et Mathilde Monnier, réunit danse et musique dans un même souffle circulaire, où percussions et corps en transe se répondent jusqu’à ne plus faire qu’un.
Silence : le vertige d’un même cœur qui bat
La Carrière de Boulbon impose d’emblée sa présence minérale. Ses parois taillées à vif, ses gradins de roche brute, son silence géologique composent un écrin d’une rigueur presque religieuse. Face à cette architecture de pierre, Lucie Antunes et Mathilde Monnier ont choisi un dispositif tri-frontal. Le public cerne le plateau sur trois côtés, resserrant l’attention vers un anneau circulaire où se rejoueront, pendant plus d’une heure, les figures de la transe et du rite. La forme du disque vinyle, revendiquée par les artistes, trouve ici une résonance cosmique évidente, comme si la carrière tout entière devenait la caisse de résonance d’un tourne-disque à ciel ouvert.
Le spectacle s’ouvre sur un geste d’une économie radicale. Une voix de femme rompt le silence. Dans un micro, seule, a cappella. elle prononce le mot « silence » avec une netteté presque incantatoire. D’autres voix reprennent le mot, en écho, comme une onde qui se propage de bouche en bouche avant que la matière synthétique de la musique ne vienne l’envelopper. Cette entrée progressive, du souffle nu à la texture électronique, installe d’emblée le programme du spectacle : creuser l’écart entre le silence proclamé et le déferlement sonore qui va suivre.
Très vite, les percussions prennent le relais et redessinent l’espace sonore. Elles ponctuent, relancent, accélèrent le mouvement des corps qui gravitent autour du studio de musique installé au centre du plateau. Lucie Antunes et de ses musiciennes et musiciens, entourés d’une batterie, d’un vibraphone, de synthétiseurs, donne au dispositif circulaire toute sa cohérence. La danse s’organise en orbite autour d’un foyer sonore. Le regard du public, placé tout autour, suit ce mouvement de rotation permanente.
Un continuum sonore
Le titre du spectacle entretient avec ce qui se joue au plateau une tension féconde. Silence désigne moins une absence de son qu’un état d’attention exacerbée, un moment de suspension où l’oreille se tend vers l’inaudible. Cette ambivalence traverse toute la pièce. Plus la matière électronique gagne en intensité, plus elle semble chercher, en creux, la trace d’un silence originel. Les corps des danseurs et danseuses, ont été formés à des rites venus du Brésil, du Gabon, du Portugal ou d’Argentine. Ils deviennent alors des passeurs, des points de contact entre cette quête intérieure et l’assemblée réunie dans la carrière.
La question des états modifiés de conscience irrigue chaque tableau. Elle convoque une transe qui se refuse à l’individuel pour se déployer collectivement. L’impulsion, issue du coeur musical, gagne les interprètes. Elle se propage jusqu’au public, dans un mouvement de fusion entre la scène et la salle. Phénomène accentué par la circularité du plateau, dont les danseurs frôlent les bords, à chaque instant. Les modules chorégraphiques répétitifs, portés par les percussions, agissent comme une invitation à suivre ce battement commun, à s’y abandonner sans résistance.
La fin du spectacle offre l’image la plus saisissante de cette recherche. Au loin, dans les profondeurs de la carrière, les silhouettes des danseurs se détachent. Elles projettent leurs ombres sur le sol, démultipliant leur présence à l’infini. Cette apparition, d’une grande beauté plastique, referme la boucle ouverte par la voix a cappella du début. Le corps unique s’est mué en une constellation d’ombres. Le silence, cherché tout au long de la pièce, semble enfin trouver sa forme visible dans la pierre elle-même.
Avec Silence, Lucie Antunes et Mathilde Monnier font du silence un vertige partagé, où danse et musique battent à l’unisson.
L’avis de M La Scène :
MMMM
Distribution
Avec Lucie Antunes, Canblaster, Hans Peter Diop, Lucía García Pullés, Martín Gil, Thiago Granato, Vega Voga, Carolina Passos Sousa, Sophia Seiss, Judit Waeterschoot.
Textes Laura Vazquez, Louisahhh, Wolfgang Tillmans, Halo Maud, Vega Voga
Composition et musique Lucie Antunes
Chorégraphie Mathilde Monnier
Scénographie Annie Tolleter
Lumière Eric Wurtz
Costumes Laurence Alquier, Harmony Coryn
Régie générale et lumière Emmanuel Fornes
Régie son Antoine Varosa
Ingénieur son Stéphane Le Brun
Administration, production, diffusion OTTO Productions