M La Scène
Critiques Théâtre et Danse

Sleeping mise en scène Serge Nicolaï

Sleeping crédit Maria Vittoria Bellingeri
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Librement inspiré du roman de Kawabata, Les Belles endormies, « Sleeping » évoque magnifiquement les derniers moments d’un être qui s’apprête à quitter le monde. La mise en scène de Serge Nicolaï offre à Yoshi Oïda une partition sensible que le grand interprète nourrit de sa chair et son âme. (Voir les interviews vidéo de Serge Nicolaï et de Yoshi Oïda)

Un testament onirique

Les Belles endormies de Yasunari Kawabata, publié en 1961, raconte une histoire, qui à l’heure de #Metoo, ne pourrait que choquer. Dans une maison particulière, des vieillards viennent passer la nuit auprès de jeunes filles qui ont été puissamment droguées. Quoiqu’on puisse leur faire, elles ne se réveilleront pas. Totalement soumises aux désirs de ces vieillards en quête de sensation avant la mort, elles n’en n’auront aucun souvenir. Mais, pour ces « clients de tout repos », s’allonger près de ces corps nus et juvéniles, est juste une consolation. Ces jeunes vierges, qui ne se réveillent pas, épargnent aux vieux clients la honte liée à la décrépitude de l’âge.

Eguchi, le protagoniste principal, a presque cessé d’être un homme. Au cours des différentes nuits, le vieillard observe, sent, palpe ces beautés endormies sans pouvoir étreindre la vie qui lui échappe. Etourdi par les somnifères qu’il prend également, il revoit les femmes qui ont marqué son existence. Avant de sombrer dans le sommeil éternel, ses dernières rêveries réveillent le souvenir des absentes.

Sleeping, mis en scène par Serge Nicolaï, s’inspire du roman qui, pourrait être sujet à fortes controverses, pour n’en garder que l’argument profond. Comment vivre ses derniers instants ? Comment faire l’expérience de sa mort imminente ? En confiant le rôle d’Eguchi à Yoshi Oïda, comédien légendaire de Peter Brook, âgé de quatre-vingt-huit ans, le metteur en scène écrit avec délicatesse ce qui s’apparente à un testament onirique.

Les rêves avant la nuit

Pour dessiner les contours de ce rêve engourdi, où l’homme n’a pas encore plongé dans une nuit, dont on ne se réveille pas, Serge Nicolaï privilégie « l’entre deux ». Tout est suggestion, proposition à l’imaginaire. L’esthétique évoque fortement celle du Japon. Deux bancs, semblables à ceux des temples, ponctuent l’espace. Deux grands rectangles à jardin concrétisent des portes. Kimonos, geta, ombrelles, masques no, suggèrent l’univers intemporel du soleil levant. Mais, dans le même temps, l’inscription dans un présent occidental et médicalisé vient bouleverser les images premières. Entre les réminiscences fantomatiques du passé japonais et l’immédiateté qui semble échapper au personnage, la confusion est bien réelle. 

C’est que le personnage d’Eguchi est fortement inspiré de la vie de Yoshi Oïda. Comme le dit Serge Nicolaï : « On avait décidé que notre Eguchi était un homme qui vivait en Europe, qui travaille en Europe, qui parle français… Cet homme meurt en Occident. Les dernières images de sa vie sont occidentales. » Entre Eguchi, le personnage de Kawabata et Yoshi Oïda, le comédien d’origine japonaise, se nouent une relation unique sur scène. Tous deux font l’expérience de la mort imminente et du choix volontaire de celle-ci. Yoshi Oïda parle sans tabou de sa mort prochaine et de son suicide programmé. « Tous les jours, je joue de ma vie future… Face à la mort, je suis tranquille et je peux m’amuser… Nous habitons une prison. Qu’est-ce que c’est la liberté ? Une seule chose, je peux avoir liberté, finir ma vie.  »

L’émotion à hauteur d’homme

Sleeping est nimbé par les lumières magnifiques de Marco Giusti. Dans une pénombre colorée se découpent des ombres ou des silhouettes irréelles. Le cyclorama devient l’espace mental du personnage. Kaléidoscope lumineux, il décrit le prisme intérieur d’Eguchi, où des images confuses de son passé surgissent sans qu’il puisse les maîtriser. Un faisceau blanc sculpte les corps dans la scène finale, leur conférant une beauté mortuaire saisissante.  

La musique jouée en direct par Matthieu Rauchvarger vient enrichir un univers sonore puissamment évocateur ( pluie, vagues, cris sourds de corbeaux, voix enfantines, échos stridents de la ville…). Partenaires de Yoshi Oïda, Yumi Fujimori, Jennifer Skolovski et Carina Pousaz incarnent les figures féminines qui traversent la vie et la mémoire du personnages avant sa mort. Tout en retenue, leurs présences apportent néanmoins un contrepoint intense aux égarements de celui qui les croise. 


Sleeping, mis en scène par Serge Nicolaï, librement inspiré du roman « Les Belles endormies » de Yasunari Kawabata, parvient à restituer avec poésie et délicatesse, le moment fugace et terrible où l’âme humaine accepte et choisit de s’endormir à jamais. ♥♥♥♥♡


Interview de Serge Nicolaï par M La Scène

Interview de Yoshi Oïda par M La Scène

 


Sleeping

Au Monfort Théâtre

librement inspiré du roman Les Belles Endormies ( Editions Albin Michel et Livre de poche)
de Yasunari Kawabata
mise en scène Serge Nicolaï
jeu Yoshi Oida, Yumi Fujimori, Jennifer Skolovski, Carina Pousaz et Matthieu Rauchvarger
assistante à la mise en scène Maria Vittoria Bellingeri  
adaptation et traduction Serge Nicolaï, Yumi Fujimori et Masato Matsuura
musique live écrite et interprétée par Matthieu Rauchvarger
création son Emanuele Pontecorvo
régie son Anouk Audart
création lumière Marco Giusti
scénographie Clémence Kazemi
vidéographie Sébastien Sidaner
surtitres Maria Vittoria Bellingeri
régie générale Sébastien Sidaner
conseillers techniques Japon Sakura Lutz, Masato Matsuura, Takako Ogasawara
référente thème «fin de vie» Rita Bonvin
conseillère littéraire Kawabata Cécile Sakai



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