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Critiques Théâtre et Danse

The Jewish Hour mise en scène Yuval Rozman

The Jewish hour photo : Jeremie Bernaert
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Dans The Jewish Hour, le deuxième volet de La Trilogie de ma terre, Yuval Rozman interroge avec causticité son lien avec la judéité. Un humour décapant s’invite sur le plateau avant que le malaise ne vienne ternir la joyeuse image mise en scène.

La Matinale Netanya Inter

La première de l’émission de radio  » The Jewish Hour » a lieu en direct de Netanya. Le décor est aux couleurs d’Israël. Rideau de fond de scène bleu. Mobilier blanc, comme le costume des deux animateurs. Un petit drapeau azur et blanc, orné de l’étoile de David, trône sur la table d’enregistrement. Un couple, le frère et la soeur, accueille tout sourire le public qui s’installe dans le « studio ». Une musique entrainante juive sert d’entrée en matière. On est invités à battre des mains. L’ambiance se veut euphorique. Le frère et la soeur viennent de faire leur « alya » ,  leur retour, leur « montée » en Terre Sainte.

L’un est à la technique (Romain Crivellari), l’autre est devant le micro ( Stéphanie Aflalo). Tout à leur joie de ce retour, ils ont conçu leur émission comme une copie de la matinale de France Inter. La structure est la même. Le fond, en revanche, est un pur produit de propagande. Il s’agit de vanter, sans retenue, avec exaltation, les bienfaits de ce retour en Terre Sainte pour tous les Juifs de tous les pays. Chants, appels aux dons et invités se succèdent. Le traitement adopté par Yuval Rozman est volontairement caustique.

La causticité du regard

Un récit biblique est lu par l’animatrice ( Stéphanie Aflalo, excellente), celui du meurtre d’Abel par Caïn. Surjoué, le moment est d’autant plus drôle que sur le petit écran, côté cour, sont diffusées des images quelque peu niaiseuses de pierres sans intérêt, de sable, d’eau, ou de petit lézard.

Deux invités se suivent au micro pour une interview et n’échappent pas au regard décapant du metteur en scène. Le premier Rav Lévi promeut les multiples modes de paiements pour l’inscription à sa « Jewish Hour School« . Le second est un athlète ukrainien, médaille d’or de gymnastique au sol. Au champion, qui ne comprend rien à ce qu’on lui dit, on fait écouter – moment hilarant – un extrait de sa prestation. Sans image, celle-ci n’a aucun sens. On ne perçoit, par la force des choses, que les sons de frôlements ou les « boum » de contact avec le sol. Gaël Sall, au pouvoir comique indéniable, interprète les deux premiers personnages, comme le troisième : Bernard-Henri Lévy.

La venue de l’écrivain célèbre qui devait être l’apothéose de l’émission radiophonique se transforme, petit à petit, en cauchemar. Avec son arrivée, le spectacle bascule et change de registre. L’humour décapant et mordant laisse place à l’expression de la violence. 

L’expression de la violence

Le philosophe multiplie les humiliations. Il malmène verbalement et physiquement celle qui pourtant n’était là que pour le flatter. Soulevée, tirée par les pieds, subissant les crachats et pelures jetés au visage, « entartée« , la jeune animatrice se décompose sous les yeux de ceux qui assistent à son avilissement. Cette montée de la violence culmine par le meurtre en direct, sur le plateau de l’émission, de Bernard-Henri Lévy, par le frère interprétant un auditeur ulcéré. Ce geste ultime, toujours très dérangeant sur un plateau de théâtre après les événements du Bataclan, ne peut qu’interpeler. Il évoque, à la fois, la volonté farouche d’en finir, pour le metteur en scène, avec une certaine représentation du judaïsme mais, aussi, l’assassinat de Yitzhak Rabin, meurtre qui a mis fin à tous les espoirs du processus de paix que l’homme politique avait initié au Proche Orient.  

Pour Yuval Rozman, la deuxième partie, où la violence s’exprime, ne pouvait pas exister sans la première. Il s’agissait de « passer par des états mentaux » de son rapport très complexe avec son judaïsme et avec l’Israël. Amour, désir, manque, mais aussi colère, agressivité, haine et honte se mélangent lorsque le metteur en scène voit ce que ce pays est devenu aujourd’hui. « Par rapport au rêve de mes grands parents, après la Shoah, ou de mes parents, quelque chose a changé en Israël, en 1994, après l’assassinat de Rabin et avec la montée du nationalisme de Netanyahu et de Regev, le ministre de la culture. On ne pouvait plus créer librement. » Cette violence est donc l’expression d’une grande colère et un appel à un bouleversement salutaire.

Les écueils

Si le spectacle, dans sa majeure partie, séduit. On peut regretter certaines longueurs, notamment, dans le passage avec « Bernard-Henri-Lévy« . De même, on peut s’interroger sur le texte ordurier qui, vers la fin, est projeté sur le petit écran. Pour Yuval Rozman, il s’agissait de : « ne pas finir le spectacle sans dire cette parole qui existe en moi. » Ecrit pendant la quatrième élection gagnée encore une fois par Netanyahu, le texte est, dit-il, l’expression « d’une sensation de désespoir, de dégoût. Il fallait que je l’exprime. J’ai senti comme s’il y avait une maladie. Une maladie collée à la peau.  » 

Si l’on peut entendre les motivations du metteur en scène, on ne peut que déplorer que ce texte obscène ait obligé des spectateurs âgés à sortir, blessés dans leur propre judéité. D’autant plus, qu’aucune utilisation scénique ou créatrice n’est proposée. Il ne s’agit que de lire un texte, qui défile sur un écran, pendant de longues minutes, au détriment de la dynamique de la représentation. Une incarnation aurait au moins eu le mérite d’insuffler de la vie à ce moment qui est vécu comme un pensum.

Le spectacle se termine heureusement sur un concert à l’énergie salvatrice. Et sur un beau chant, une prière, le Yedid nefesh que Yuval Rozman traduit par « Mon ami de l’âme » et qui parle « d’Amour entre nous, les humains ».

The Jewish Hour a remporté le Prix Impatience 2020. ♥♥♡♡


Interview exclusive de Yuval Rozman pour M La Scène, le 6 octobre 2021 au Monfort théâtre


The Jewish Hour

Au Monfort Théâtre

direction artistique, écriture et mise en scène Yuval Rozman
avec Stéphanie Aflalo, Gaël Sall, Romain Crivellari

création sonore et musique Romain Crivellari
scénographie et lumière Victor Roy
collaborateurs à la création Stéphanie Aflalo, Gaël Sall, Romain Crivellari, Victor Roy, Antoine Hirel
assistant mise en scène Antoine Hirel
chanson d’inauguration Stéphanie Aflalo


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