Critique Hamlet

Mise en scène de Christiane Jatahy

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Hamlet Christiane Jatahy
(C) Simon Gosselin

Au Théâtre de l’Odéon, Christiane Jatahy, adapte Hamlet, la tragédie de Shakespeare et confie à Clotilde Hesme le rôle-titre. Sur le plateau, les femmes occupent désormais le devant de la scène.

Que faisons-nous de ces larmes ?

L’histoire est connue. Folie, spectre, obsession, illusions, nourrissent la tragédie en cinq actes de William Shakespeare. Dans un « monde disloqué » , tel que le décrit Hamlet, plus rien n’est à sa place et tout se délite. L’ancien roi du Danemark est mort. Sur le trône, Claudius, son frère, est maintenant assis. ll vient d’épouser Gertrude, sa veuve. Hamlet, le fils du défunt roi, ne peut faire le deuil de son père. Bientôt, le fantôme de celui-ci lui apparait. Le jeune prince apprend alors, de la voix même du spectre qui demande vengeance, l’odieuse vérité. Claudius a empoisonné son père. Pour démasquer les coupables, le héros simule la folie et fait jouer par des comédiens, devant la cour, une pièce qui retrace le meurtre de son père. Les masques tombent et la mort exige son dû. 

Hamlet, adapté par Christiane Jatahy, débute magnifiquement. Sur le rideau d’avant-scène, un paysage nimbé de bleu se projette. En transparence, sur le plateau, se devine la silhouette de Clotilde Hesme, qui interprète Hamlet. Assise, elle fixe l’envers de ce que nous voyons. Parmi les grands arbres saisis par le froid hivernal, bientôt, une apparition prend forme. Tel un hologramme, le spectre du roi défunt (Loïc Corbery) s’avance jusqu’à prendre tout l’espace. Condamné à errer, l’esprit du père parle et révèle le meurtre dont il a été victime.

La vision qui s’offre à tous, spectateurs et personnage, est bien une projection. Projection cinématographique, projection de l’inconscient. La trouvaille de la mise en scène fait mouche. Munie d’un laser rouge, Hamlet, tend le bras et rembobine la scène. L’apparition et les paroles du père défunt peuvent repasser en boucle. Sur l’écran blanc de la nuit noire, Hamlet fait son cinéma et nourrit ses obsessions.

Rejouer pour agir sur ce qui peut advenir

La scénographie, imaginée par Christiane Jatahy, inscrit la pièce dans un vaste appartement cossu. Un salon aux larges canapés beige, une cuisine attenante, la chambre du couple royal, sont à vue. Une salle de bain, à cour, se découvre à l’arrière quand la porte est ouverte. Au lointain, une large surface vitrée ouvre, selon les projections, sur un extérieur (jardin, forêt, cimetière, terre où l’on creuse une tombe) ou sur des images évoquant l’espace mental des personnages. Le décor renvoie à un univers bourgeois, aisé, où l’on aime faire la fête et chanter. Parallèlement, il semble marqué par l’enfermement. Les structures, panneaux, surfaces vitrées, miroirs, à la géométrie fixe, apparaissent comme un carcan auquel les personnages ne peuvent échapper.

Dans Hamlet, la répétition comme possibilité de changement, chère à la metteure en scène brésilienne, prend acte au sein des échanges. Semblablement à la vision inaugurale où Clotilde Hesme rembobine l’apparition du spectre de son père, certaines scènes sont rejouées en miroir. Le monologue « être ou ne pas être » est ainsi prononcé, une première fois, au plus près du public, lumière de la salle allumée. Très belle image, d’ailleurs, que celle des mains de l’actrice, posées doucement sur le voile transparent d’avant-scène, qui lentement se défait, avant la tirade.

Puis, la comédienne en reprend les mots, plus tard, de dos, au lointain, tandis que son visage se reflète, sur la surface vitrée que l’image renversée d’Ophélie (Isabel Abreu) envahit. Une scène de repas entre Hamlet (Clotilde Hesme) et sa mère ( Servane Ducorps) est également reprise en miroir. La mise en scène insuffle le mouvement, même infime, comme possibilité de changement et d’agir sur ce qui peut advenir.

Rebattre les cartes de la distribution

Dans Hamlet, Christiane Jatahy rebat les cartes de la distribution et place les femmes sur le devant de la scène. La metteure en scène affirme ses choix. « La subjectivité des femmes est mise au centre, donc bien sûr que c’est une relecture féministe. Les personnages masculins restent importants mais l’histoire se concentre sur les trois personnages féminins : Hamlet, Ophélie et Gertrude.  » Il s’agit pour elle de leur donner la parole, dans une perspective volontaire de changement.

Cependant, il ne faudrait pas se méprendre. Si la guerre guette le royaume du Danemark dans le texte, si la catastrophe frappe aux portes de l’Europe ou du monde, comme en témoignent les images visibles sur l’écran du téléviseur ( bombardements, inondations …), Hamlet n’est pas un brûlot féministe. La représentation semble plutôt inviter le spectateur à regarder, comme l’héroïne, les crimes cachés pour essayer d’infléchir le cours de la tragédie. Les derniers mots de l’héroïne, face public, tandis que les lumières de l’Odéon se reflètent dans le miroir au lointain, le suggèrent explicitement. C’est à nous de plaider sa cause. Nous sommes tous Horatio. Le public est acteur de la pièce qui se joue au présent.

En rebattant les cartes de la distribution, Christiane Jatahy cherche, notamment, par le théâtre, à ne plus reproduire les codes d’une représentation éculée. Ainsi, Hamlet est-il joué par une femme, Clotilde Hesme, à la silhouette gracile, androgyne et aux allures d’adolescente rebelle. Ainsi, la lumineuse Servane Ducorps interprète-elle Gertrude comme une femme résolument contemporaine. Ainsi, Isabel Abreu prend-t-elle en charge les répliques de Laërte et incarne-t-elle une survivante. Ophélie ne se suicide pas. Elle lutte. Si la caméra traque les larmes au plus profond de son regard, c’est encore un fois, pour nous interroger. Que faisons-nous de ces larmes ?

La dernière création de Christiane Jatahy, Hamlet, donne lieu à de beaux moments. Les effets visuels tissent des liens ténus et riches entre les présences fantomatiques du passé et le réel du plateau. 

LES LM DE M LA SCÈNE : LMMMMM

Hamlet

d’après William Shakespeare
un spectacle de Christiane Jatahy
artiste associée à l’Odéon
création 5 mars – 14 avril

mise en scène, adaptation, scénographie Christiane Jatahy
traduction Dorothée Zumstein

avec
Isabel Abreu (Ophelie)
Tom Adjibi (Guildenstern)
Servane Ducorps (Gertrude)
Clotilde Hesme (Hamlet)
David Houri (Rosencrantz)
Tonan Quito (Polonius)
Matthieu Sampeur (Claudius)

Film : participation de Loïc Corbery (fantôme/Hamlet-père) et Jérémy Lopez (fossoyeur) de la ComédieFrançaise, Cédric Eeckhout (fossoyeur), Jorge Lorca (Laërte) et Julie Duclos (présentatrice)

Les voix enregistrées : Zakariya Gouran (Bernardo), Jauris Casanova (Francisco) et David Clavel (Horacio)

collaboration artistique, scénographie, lumière Thomas Walgrave
direction de la photographie, caméra Paulo Camacho
costumes Fauve Ryckebusch
système vidéo Julio Parente
musique originale Vitor Araujo
conception son Pedro Vituri
collaboration pour le développement, technique du décor Marcelo Lipiani
conseil dramaturgique Márcia Tiburi, Christophe Triau 
directeur de production et diffusion de la compagnie Vértice Henrique Mariano
assistante à la mise en scène Laurence Kelepikis
assistante aux costumes Delphine Capossela
stagiaire à la mise en scène Maëlle Puéchoultres
stagiaire à la scénographie et à la lumière Kes Bakker


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