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Critiques Théâtre et Danse

Andromaque à l’infini mise en scène Gwenaël Morin

Medhi Limam et Barbara Jung dans Andromaque à l'infini © Christophe Raynaud de Lage
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A la Maison des Métallos, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Gwenaël Morin présente un cycle autour de la tragédie. Quatre d’entre elles, antiques ou classiques, investissent le lieu et se font écho. Andromaque à l’infini  interroge, notamment, de façon radicale, la pièce de Racine. (voir l’interview vidéo exclusive de Gwenael Morin pour M La Scène).

 A l’infini, la vie !

Andromaque, la tragédie classique de Jean Racine, met en scène des personnages issus de la Guerre de Troie. La femme d’Hector et son fils Astyanax, le héros troyen, sont maintenant captifs de Pyrrhus. Ce roi grec est le fils d’Achille, l’illustre meurtrier d’Hector. Pyrrhus a succombé aux charmes de sa prisonnière et n’hésite pas à rompre les voeux qui le liaient à Hermione. Pour obliger Andromaque à l’épouser, il fait d’Astyanax un objet de chantage terrible. La mère pour sauver son enfant cède à son tyran et accepte d’être conduite devant l’autel. Mais, Pyrrhus est la proie de la fureur d’Hermione et des Grecs. Oreste, l’amoureux éconduit d’Hermione, le poignarde et finit hagard. 

Gwenaël Morin ne change pas un vers à la pièce de Racine. Le texte est restitué dans son intégralité mais absorbé et restitué dans une urgence que l’on ressent vitale. Pour Gwenaël Morin, le principe tragique « célèbre la permanence de la vie » .

Tragédie et démocratie sont nées en Grèce au même moment, au Vè siècle avant JC. Cette naissance commune, ce lien sont à interroger. L’une des réponses se trouve peut-être, dit-il, « dans la capacité à faire face à un certain pessimisme. C’est-à-dire la capacité à accepter que l’humanité puisse être confrontée à ses échecs, à ses propres errements, ses propres défaillances, et sur la base de ces échecs-là, construire la possibilité d’un devenir, et non pas d’une abdication.  » Pour Gwenaël Morin, « le fait de jouer des tragédies réaffirme à l’infini la nécessité, l’évidence, l’enthousiasme de la vie. Comment la vie gagne quoi qu’il arrive. Pouvoir jouer une tragédie demande cette conviction-là. »

Faire table rase de tout artifice

Gwenaël Morin fait le choix d’une scénographie volontairement dépouillée à l’extrême. Un ancien atelier surmonté d’une verrière – la Maison des Métallos était autrefois une manufacture – devient le lieu de la représentation. Sur les murs blancs du vaste rectangle, on a scotché quelques « affiches ». D’un côté, l’arbre généalogique des personnages sur toile de jute claire. En face, un tableau décliné en plusieurs formats, représentant l’épisode du massacre de Troie, comme la citation cinématique de la guerre à l’infini. Des chaises et deux rangées de gradins encadrent un large couloir. Au sol, un lino gris. Le dispositif bi-frontal place le spectateur au coeur de l’espace où les acteurs semblent n’être que de passage.

Aucun projecteur, aucun décor, aucun costume, aucun artifice ne doit détourner l’attention de celui qui est là pour entendre – au sens propre et figuré – la tragédie. Celui qui, assis dans la salle, »revendique, passivement dans l’écoute, la perpétuité de la vie, la nécessité de vivre » , comme l’énonce le metteur en scène. Le texte de Racine est la matière vive qui anime l’ensemble. Par le jeu des comédiens qui s’en emparent avec ferveur et par l’écoute des spectateurs qui attendent que quelque chose ait lieu.

Une recherche à l’oeuvre

La démarche de Gwenaël Morin, tout à fait, originale ne s’arrête pas au renoncement de tout artifice.  Quatre comédiens – trois non professionnels (Sonia Hardoub, Mehdi Limam, Emika Maruta) et une confirmée (Barbara Jung, toujours très juste) – interprètent l’ensemble des personnages. Les acteurs ont dû apprendre l’ensemble des rôles. Il suffit, par exemple, que Emika Maruta défasse ses cheveux pour n’être plus Oreste, mais Andromaque. Tous les jours, la distribution change. Chaque soir, on rebat les cartes. Grâce un principe égalitaire de répartition, les comédiens se fortifient par l’expérience vécue.

S’emparant du texte dans une sorte d’urgence, les interprètes disent les alexandrins avec une rapidité qui ne peut qu’étonner et en choquer certains. Les actes défilent à toute allure, rythmés par les coups d’un tambour et par la voix de Barbara Jung qui clame « Rideau !  » . Parfois la mémoire fait défaut, et l’acteur crie « texte » . Un exemplaire à la main, l’un d’entre eux, lui souffle alors naturellement. La vitesse est telle qu’un silence peut créer le malaise. Lorsqu’à l’acte IV, Hermione, anéantie, sort de la salle et ne revient pas, la rupture distille une inquiétude palpable. L’aléatoire fabrique le risque et insuffle la vie.

Andromaque à l’infini, présentée avec trois autres tragédies (Antigone, Ajax et Héraklès de Sophocle), mises en scène par Gwenaël Morin à La Maison des Métallos, ne peut que susciter l’intérêt par le parti-pris radical et par l’engagement intense qui construisent cette création . ♥♥♥♡♡


 

INTERVIEW DE GWENAËL MORIN PAR MARIE-LAURE BARBAUD, M LA SCÈNE

Andromaque à l’infini

Texte de Jean Racine

Mise en scène : Gwenaël Morin en collaboration avec Barbara Jung

Collaboration technique : Jules Guittier

Avec Sonia Hardoub, Mehdi Limam, Emika Maruta et Barbara Jung

à La Maison des Métallos

Festival d’Automne à Paris

Andromaque
Logo Festival d'Automne à Paris

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