Electre des bas fonds de Simon Abkarian

Critique M La Scène : L M Beaucoup

Electre par la Compagnie des 5 Roues @Antoine Agoudjian
799

Puissante, envoûtante, Électre des bas fonds de Simon Abkarian au Théâtre du Soleil, est une réécriture vibrante et musicale du mythe antique des Atrides. 

LES INTERVIEWS DE M LA SCÈNE : ENTRETIEN AVEC SIMON ABKARIAN

faire de la vengeance une FÊTE

Électre est avant tout l’histoire d’une terrible vengeance. Figure mythique de la famille des Atrides, chantée par Homère, Sophocle, Eschyle et Euripide, Électre réclame le prix du sang pour venger le meurtre de son père. Agamemnon, à son retour en Grèce, a été assassiné par sa femme Clytemnestre et l’amant de celle-ci, Egisthe. Sa fille n’aura de cesse de réclamer que les coupables soient châtiés. Au nom de la justice. Au nom de l’amour qu’elle portait à son père. Mais, c’est Oreste, son frère, qu’elle a jadis sauvé, qui accomplira le geste fatal. Le matricide.

Simon Abkarian, au Théâtre du Soleil, reprend l’essence de la tragédie. Électre, claquemurée dans sa colère et sa haine, appelle de ses vœux le retour de son frère vengeur. La scène est à Argos. Mais, le dramaturge déplace la focale. Hors des portes du palais, le regard se porte sur le quartier le plus pauvre de la cité grecque. Celui des oubliés, celui des prostituées, celui des maltraités. Électre, la jadis « princesse », partage maintenant ce quotidien misérable et se prépare, comme les autres à vivre « la fête des morts ». Carnaval morbide mais joyeux, où tous les renversements sont possibles. 

LA parole des femmes

Dans Électre des bas fonds, le renversement commence par cette parole donnée à des femmes recluses, asservies, des femmes qu’on n’entend pas. Le chœur est féminin. Simon Abkarian imagine un chœur de prostituées troyennes. Prises de guerre, ces femmes qui sont devenues des esclaves sexuelles, « ne peuvent que réagir aux remous de la famille royale et du peuple grec qui ont annihilé leur civilisation et leur ville. » Pour le dramaturge, il s’agissait, nous dit-il, de s’interroger : « Comment fait-on pour créer une poche de résistance, voire de combat, à l’intérieur d’un endroit qui est le plus démuni qui soit ? Comment à partir de la misère, on commence à se réorganiser et à retrouver sa dignité ? Le chœur parle de son histoire et n’est donc pas là uniquement pour commenter celle des puissants. »

Mais pour Simon Abkarian, la question de la place des femmes et de leur parole déborde le plateau. Dans l’entretien qu’il a bien voulu accorder à M La Scène, on entend la sourde colère qui anime l’homme et l’artiste. « C’est toujours les hommes qui officient, qui organisent, qui font la messe, qui tiennent le prêche dans les mosquées, les synagogues … C’est toujours les hommes qui sont les intercesseurs entre le divin et le temporel. … Et pourquoi, ce ne serait plus les femmes ? Pourquoi un seul dieu qu’on décrit comme terrible et barbu ? Pourquoi le monothéisme d’ailleurs ? Pourquoi serait-il masculin et testiculaire ? » Ces questionnements ne cessent de le traverser. Et ce, d’autant plus, que pour lui la voix des « réactionnaires » gagne du terrain.

« Sans le chant et sans LA danse, la tragédie serait irrespirable »

Électre des bas fonds laisse une large place aux chants, à la danse, à la musique. Le chœur, comme dans l’Antiquité, est « chantant et dansant ». Car comme l’indique Simon Abkarian, « sans le chant et la danse, la tragédie serait irrespirable ». Coté cour, dans une alcôve, le trio Hawlin’ Jaws, aux sons rock accompagne l’avancée du récit et colore les chansons d’accents parfois orientaux.

La danse évoque, quant à elle, par sa gestuelle, celle du Kathakali, le théâtre dansé et sacré du Sud de l’Inde, traditionnellement interprété par des hommes. Ici, ce sont des femmes qui exécutent cette chorégraphie dynamique, martiale, ponctuée d’onomatopées énergiques. Parmi ces interprètes, le spectateur peut retrouver Les Kathakali Girl (Nathalie Le Boucher,  Annie Rumani, Catherine Schaub Abkarian). Cette dernière campe une Clytemnestre magistrale. Dans les deux scènes-clés avec ses enfants, Électre (Aurore Fremont, à la fougue très convaincante) et Oreste (Assaad Bouab), l’actrice est bouleversante d’humanité et parvient à faire entendre l’âme souffrante d’une mère à jamais meurtrie.

Un très beau spectacle à ne pas rater.


ÉLECTRE DES BAS-FONDS au Théâtre du Soleil 

Jusqu’au 03 novembre 2019 

Texte et mise en scène Simon Abkarian

Musique écrite et jouée par le trio des Howlin’ Jaws

Avec Maral Abkarian, Chouchane Agoudjian, Anaïs Ancel, Maud Brethenoux, Aurore Frémont, Christina Galstian Agoudjian, Georgia Ives (en alternance), Rafaela Jirkovsky, Nathalie Le Boucher, Nedjma Merahi, Manon Pélissier, Annie Rumani, Catherine Schaub Abkarian, Suzana Thomaz, Frédérique Voruz.

Et avec
Simon Abkarian, Assaad Bouab, Laurent Clauwaert, Victor Fradet, Eliot Maurel, Olivier Mansard.

Lire une autre critique de M La Scène sur un spectacle au Théâtre du Soleil


 

1 Comment
  1. Aubin says

    Entretien très intéressant.
    J’ai hâte de découvrir cette pièce de Simon Abkafian.

Leave A Reply

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.