Kanata mise en scène Robert Lepage

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Kanata (c) David Leclerc
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Forte de la « parenté » qui la lie à Robert Lepage, Ariane Mnouchkine confie pour la première fois la troupe mythique du Théâtre du Soleil au directeur canadien d’Ex machina. De cette collaboration inédite naît Kanata – Episode I – La Controverse : un spectacle cru et onirique. 

Quand le présent renie son passé

Il fut un temps où le Canada s’appelait « Kanata ». Un village traversé par les brumes. Un village protégé par les troncs vigoureux d’arbres ancestraux. Un village où vivaient des hommes et des femmes. Une « Première Nation ». Un peuple. Des Autochtones.

De cette histoire que reste-t-il ? Les premières images de Kanata mis en scène par Robert Lepage, l’artiste canadien, apportent déjà des éléments de réponses. Au centre du plateau, le spectacle commence par la projection dans un cadre de quelques tableaux peints au XIXème siècle dont celui de la mystérieuse Josephte Ourné. Traces visibles de cette « Première Nation » qu’on cherche à restaurer. Institutionnellement. Nous sommes au musée.

La scène suivante, nous plonge dans un univers fantasmé volontairement détruit. Un homme en pirogue traverse une haute forêt. Silence. Nature. Beauté. Le rêve est doux. Pourtant, des hommes en casques, tronçonneuse à la main, dans le bruit et la fumée, arrivent et ravagent, en quelques minutes, ce lieu idyllique qui avait été créé. Arbres centenaires, totem sacré, habitat ancestral, rien ne résiste à ce progrès mercantile. L’enfant est arraché à sa mère. Placé aux « bons soins » de l’église. Politique d’état. Scandale étouffé.

Tout est presque dit. Une société peut-elle fonder son présent sur un passé qu’elle n’arrive pas à regarder en face ? 

Kanata
Kanata Episode I – La Controverse (c)David Leclerc

Une esthétique  de L’ÉCLATEMENT

La scénographie participe pleinement à la perception d’une origine perdue. Un large écran en fond de scène rend possible la multiplication des lieux. Ottawa, Vancouver. Hastings Street, Downtown Eastside, commissariat, cellule, salle d’injection, salle de montage, loft, porcherie, morgue, parc Sun Yat-sen. Les projections fixent les fragments d’un monde qui n’arrive pas à se construire.

Les scènes s’enchaînent. Rapides. Les manipulations de décor et d’accessoires se font à vue dans un ballet précis, millimétré. Elles entraînent avec elles les personnages en perdition. Français à la recherche de gloire ou d’inspiration. Déracinés, immigrés, drogués, flics, prostituées, prédateurs interviennent dans plusieurs lieux et leurs destins se croisent de façon quasi cinématographique.

Vancouver, et ce qui caractérise Downtown Eastside, sa détresse, sa pauvreté, ses rues insalubres, ses êtres à la dérive, à l’instar de ses montagnes enneigées rejetées en arrière plan de décor découpées en petits carreaux, deviennent les images coupantes d’un passé occulté qui a gangrené le présent. 

Kanata
Kanata – Episode I – La Controverse ©-Michèle Laurent

ABATTRE DES ARBRES, ABATTRE DES FEMMES 

Dans Kanata – Episode I – La Controverse, Robert Lepage n’hésite pas à s’emparer du réel même le plus sordide et le plus effrayant pour interroger ce présent. La salle de shoot où les drogués viennent s’injecter leur poison, dans leurs petits boxs individuels, sous l’œil d’une travailleuse sociale, est face public. Nous devenons ainsi le mur ou le miroir que fixent ces femmes et ces hommes lorsqu’ils se shootent.

La caravane du serial-killer, à jardin, et son traitement dramaturgique, témoigne également d’un fait divers et d’une réalité qui ne peuvent que secouer. Comme on a abattu et découpé des arbres et des territoires, on a laissé pendant des années, un éleveur de porcs, Robert Pickton, assassiner et démembrer des femmes de cette Première Nation sans que la police ne s’en préoccupe. 

Pourtant, les statistiques glacent le sang. 1181 femmes autochtones disparaissaient ou étaient assassinées entre 1980 et 2012. Chiffre qui, en France, au regard du pourcentage de cette population, équivaudrait à 55 000 femmes sacrifiées. Mais qui se souciait de ces toxicomanes, de ces prostituées, de ces femmes perdues ? On avait pris leur terre, on avait pris leur âme, on pouvait prendre leur corps.

Kanata
Kanata -Episode I- La Controverse (c)Archives Théâtre du Soleil

Le théâtre pour récréer l’espoir

Si Kanata – Episode I – La Controverse s’empare du réel pour en dénoncer les aspects les plus révoltants, l’imaginaire offert par la mise en scène et le travail scénographique tisse l’espoir.

Deux scènes frappent par leur beauté. Le voyage de Miranda, au prénom shakespearien (La Tempête), est magnifique. La barque se renverse dans l’espace. La vision bascule avec elle. Les corps en apesanteur se meuvent au ralenti comme en suspension. Miranda, la peintre, l’artiste engagée, est la figure même de l’évasion et de l’espérance. La scène qui clôt le spectacle est également splendide. Miranda peint sur le mur de notre regard pendant que tous les personnages réapparaissent, présences vivantes de son esprit.

Cette première collaboration entre Ariane Mnouchkine, les comédiens du Théâtre du Soleil et Robert Lepage est une réussite.

Le Théâtre du Soleil

Mise en scène : Robert Lepage

Scénographie et accessoires : Ariane Sauvé, avec Benjamin Bottinelli, David Buizard, Pascal Gallepe, Kaveh Kishipour, Étienne Lemasson, Martin Claude et l’aide de Judit Jancso, Thomas Verhaag, Clément Vernerey, Roland Zimmermann
Avec les comédiens du Théâtre du Soleil
Shaghayegh Beheshti, Vincent Mangado, Sylvain Jailloux, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Taher Baig, Aref Bahunar, Martial Jacques, Seear Kohi, Shafiq Kohi, Duccio BellugiVannuccini, Sayed Ahmad Hashimi, Frédérique Voruz, Andrea Marchant, Astrid Grant, Jean-Sébastien Merle, Ana Dosse, Miguel Nogueira, Saboor Dilawar, Alice Milléquant, Agustin Letelier, Samir Abdul Jabbar Saed, Arman Saribekyan, Wazhma Tota Khil, Nirupama Nityanandan, Camille Grandville, Aline Borsari, Man Waï Fok, Dominique Jambert, Sébastien Brottet-Michel, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier

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1 Comment
  1. nathalie nosbaum says

    Tout à fait d’accord avec Marie Laure, sauf sur un point : on sent beaucoup le dette esthétique de Lepage à Ariane Mnouchkine; et son spectacle n’a pas l’énergie d’un Mnouchkine…Sinon, j’ai passé un très bon moment, et ai apprécié le spectacle, sans compter que j’ai appris beaucoup de choses; certaines scènes (celle de la barque) sont magnifiques.
    Nathalie Nosbaum

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