Au Théâtre du Chêne Noir, Sandrine Anglade s’empare du Conte d’hiver et lui offre une vitalité neuve, portée par la traduction inédite et savoureuse de Clément Camar-Mercier. Entre tragédie et fête, ce classique de Shakespeare retrouve ici toute sa puissance et sa fantaisie. Un voyage théâtral où l’hiver le plus noir cède la place au printemps le plus lumineux.
Le Conte d’hiver : Sandrine Anglade réenchante Shakespeare
En prologue, reprenons l’argument. Léonte, roi de Sicile, aveuglé par la jalousie, perd tout en une nuit. Son fils, sa reine, sa fille qui vient de naître, son royaume. Seize ans plus tard, la vie reprend ses droits. La petite fille abandonnée, Perdita, recueillie et élevée par des bergers, s’enfuit avec son noble amoureux pour échapper à l’interdit paternel. Ils demandent l’asile à Léonte. Bientôt, par le théâtre et la force de l’illusion, la vérité est révélée. Étonnante. Le Conte d’hiver de Shakespeare réunit ainsi, le pire et le meilleur de l’humain, la tragédie la plus noire et la comédie la plus solaire.
Le plateau imaginé par Caty Olive impressionne dès les premiers instants. Un lustre gigantesque domine l’espace. Fastueux, menaçant au début, il s’affaisse ensuite au sol et s’y déploie en guirlandes joyeuses. Il accompagne ainsi le trajet de la pièce, du palais glacé, rongé par la jalousie du maître des lieux, à la fête villageoise, où la vie déborde. Une longue passerelle blanche modulable double le dispositif. Elle tourne à vue, se sectionne, s’organise pour accompagner les différents événements et péripéties du récit.
Les costumes de Magali Toinin suivent le même élan, saison après saison. Les blancs et les ocres glacés de la cour cèdent la place à une explosion de roses et de verts. Chaque couleur marque une étape dans la traversée de l’hiver vers le printemps, de la froidure vers le renouveau de la vie.
Un esprit de troupe
Six comédiens se partagent une vingtaine de rôles, naviguant ainsi du tragique au burlesque. La noire folie du début semble alors se réparer par le jeu, puisque chacun endosse un autre costume. La troupe de comédiens rayonne d’une énergie joyeuse et communicative sur scène, incarnant avec une belle complicité collective l’esprit ludique cher à Shakespeare, ce dramaturge anglais du XVIe siècle dont l’écriture aime mêler les tons et les registres.
Dans l’acte I, la scène du procès d’Hermione glace la salle. Cette noire vitrine d’un pouvoir aveuglé par ses fausses certitudes se déploie dans une économie de moyens qui n’en est que plus saisissante. Les silences acquièrent le poids d’une sentence. Les regards trahissent une blessure à vif, laissée à nu devant le public. Cette tension confère à la première partie une gravité qui ne relâche son emprise qu’avec parcimonie.
Puis tout bascule, et la troupe change de peau sans effort apparent. La fantaisie balaie l’effroi, le rire chasse la peur, et la transition se fait dans la plus vive légèreté, sans à-coup. Cette virtuosité collective, portée par des générations et des tempéraments très différents, incarne à merveille, comme dans La Tempête, précédemment montée par la Compagnie Sandrine Anglade, l’énergie bigarrée que Shakespeare a mise au cœur de sa pièce. La troupe habite le texte et le fait vibrer de bout en bout.
Le rire, la fête et le public embarqué
La fête de la tonte des moutons transforme le plateau en fête foraine à ciel ouvert. La scène se dote d’une énergie toute élisabéthaine. La séquence mélange théâtre, danse et polyphonies vocales avec une générosité débordante. Les chansons anciennes, exhumées des manuscrits d’époque, explosent en chœur puissant ou se murmurent en solo fragile, sans jamais perdre leur justesse.
Le burlesque s’invite alors sans complexe, et fait mouche à chaque fois. Les corps se libèrent, les situations s’emballent, les rires fusent dans la salle. L’accordéon, les percussions et les guitares, joués par les comédiens eux-mêmes, ajoutent une dimension foraine débridée, où le théâtre redevient une fête au sens le plus sûr du terme.
Cette énergie déborde la scène et vient chercher le public jusque dans son fauteuil. Regards complices, adresses directes, danses partagées. Une dizaine de spectateurs volontaires deviennent acteurs de la fête villageoise. Le rideau tombe sur une promesse tenue. Celle d’un théâtre où la tragédie la plus sombre trouve, dans la comédie la plus généreuse, son contrepoint le plus juste.
Le Conte d’hiver, mis en scène par Sandrine Anglade, est un spectacle enlevé, généreux, et diablement vivant.
A voir au Théâtre du Chêne noir.
L’avis de M La Scène :
MMMMM
Distribution
Mise en scène Sandrine Anglade
Dramaturgie Clément Camar-Mercier
Transposition et direction musicale Nikola Takov
Scénographie et lumières Caty Olive
Interprétation : Héloïse Cholley Mamilius et Perdita, chant
Florent Dorin Camillo, Paulina, l’ours, chant
Damien Houssier Léonte et le clown, chant
Laurent Montel Polyxène, un greffier, chant
Nina Petit harpe, accordéon et percussions
Sarah-Jane Sauvegrain Hermione et Florizel, chant
Rony Wolff Antigonus et un vieux berger, chant
Costumes Magali Perrin-Toinin
Accessoires Sylvie Martin-Hyszka
Mouvements Pascaline Verrier
Stagiaire dramaturgie Shane Haddad
Stagiaire mise en scène Aimée Lipot
Régie générale et lumières Ugo Coppin, en alternance avec Manuella Rondeau
Régie plateau Rémi Remongin, en alternance avec Clément Barthelet
Stagiaire scénographie Pauline Simone
Directeur de production Alain Rauline
Administratrice de production Héloïse Jouary
Assistantes de production Anaëlle Menier et Maïlis Buso
Graphiste et chargée de communication Anne–Sophie Rami
Remerciements à Céline Haocas, Violette Sarrazin, Corentine Quesniaux, Alexandre Isère et Noé Jouannet.
Remerciements à l’ARCAL, aux ateliers de la MC93, à l’Opéra de Lille, à la classe costumes du Lycée des métiers de Sartrouville.