Critique Antiwords

Mise en scène Petr Boháč

©Spitfire company

Antiwords, signé par la Spitfire Company, débarque à Avignon avec une réputation déjà solide, forgée depuis 2014 sur les scènes de Berlin, Prague, Milan, Washington ou Pékin, et couronnée par de nombreux prix. Inspiré d’Audience, texte culte de Václav Havel, écrit à l’époque où l’écrivain travaillait en brasserie, ce spectacle sans un mot transpose l’œuvre dans le langage du théâtre physique et visuel, avec une précision comique redoutable qui dissimule, sous des flots de mousse, une charge politique aussi féroce que réjouissante.

Antiwords : la bière comme arme de pouvoir

Une femme surgit sur le plateau, démarche d’athlète, débardeur blanc et pantalon noir. Elle porte, sous son bras une tête en bronze doré, démesurée, comme un trophée. Un décapsuleur pend à son cou, en sautoir, tel un insigne de fonction. Face public, elle affiche une jubilation contenue, celle d’une conquérante sûre de son territoire.

Une seconde comédienne entre alors, plus massive, affublée des mêmes attributs. Le rapport de force s’installe immédiatement, sans qu’un seul mot ne soit prononcé. Les deux femmes se jaugent, se toisent, mesurent leur gabarit et leur assurance. Cette entrée en matière comique fonctionne comme un rituel de duel, où chaque posture vaut déclaration de guerre.

La compétition démarre aussitôt et prend une forme aussi simple qu’efficace : ouvrir une bière sans les mains. L’épreuve tourne au numéro burlesque. L’une des deux comédiennes, empêtrée, coince la bouteille entre ses cuisses. L’image renvoie sans détour à un attribut masculin, et le liquide qui gicle sur le pantalon évoque un jet d’urine incongru. Le rire jaillit de cette collision d’images, brute et immédiate, où la pseudo virilité est battue en brèche par le ridicule.

Antiwords Václav Havel
© Spitfire company

 Un burlesque millimétré, la répétition comme moteur

Ce premier duel pose les fondations d’un langage entièrement gestuel. Tout déplacement raconte une intention, comme chaque tremblement de jambe trahit l’ivresse qui monte. La Spitfire Company construit un comique purement physique, où les corps parlent à la place des mots absents, conformément au titre du spectacle.

Ce langage visuel se répète et s’amplifie de scène en scène, dans un décor minimaliste. Une table, deux chaises, deux verres,  et une caisse de bière posée à côté. Les chopes se remplissent, se vident, se remplissent encore. Le geste, répété à l’envi, devient mécanique et fait mouche à chaque reprise. La nouvelle gorgée reproduit la précédente avec une variation minuscule, un pas de plus vers le vertige. Le comique de répétition fonctionne comme une horloge détraquée. Le spectateur sait ce qui va arriver, il l’attend, et pourtant l’arrivée surprend toujours un peu plus. Boire cul sec, ou chercher des expédients pour éviter de boire réserve son lot de joyeux étonnements.

Cette répétition n’est jamais gratuite. Elle creuse un sillon comique qui devient, gorgée après gorgée, un sillon inquiétant. Le rire du début, franc et spontané, se charge peu à peu d’un malaise diffus. Les corps se délitent, les gestes se dérèglent. Le public applaudit une chorégraphie de l’ivresse aussi précise qu’une partition classique, tout en sentant poindre, en creux, une angoisse latente sous la drôlerie.

Antiwords D'après Václav Havel
© Spitfire company

Les dérives du pouvoir mis à nu par le rire

Une voix off surplombe la scène et distille ses ordres avec une froideur administrative. “Buvez !” Elle commande de boire comme elle pourrait commander de se taire, de saluer, de se soumettre. Cette voix déshumanisée ne connaît ni pitié ni pause. Elle transforme un verre de bière en injonction, une gorgée en obéissance, et donne au comique visuel une dimension nettement plus grinçante.

La compétition virile, amorcée dès l’entrée des deux comédiennes, structure tout le reste de la pièce. Boire plus, boire vite, tenir debout plus longtemps que l’autre. Le spectacle détourne les codes du duel masculin pour les faire jouer par deux femmes, ce qui accentue l’absurdité du système. Le pouvoir n’appartient à personne en particulier. Il se déplace, est usurpé, au gré des pauses aux toilettes, les deux interprètes échangeant leur rôle de dominant ou de soumis.

Le rire agit ainsi comme un révélateur. Il expose la mécanique du pouvoir sans jamais la nommer frontalement, et cette pudeur apparente donne toute sa force à la charge politique du spectacle. Le spectateur sourit d’abord d’un duo burlesque, puis reconnaît dans cette taverne miniature les rouages de systèmes bien plus vastes. La voix off continue d’ordonner, imperturbable, et son autorité sans visage résonne comme un avertissement. Antiwords transforme la bière en métaphore limpide, celle d’une soumission fabriquée à petites gorgées, acceptée au sein d’une fausse convivialité, et pourtant terriblement efficace.

Antiwords transforme une simple caisse de bière en révélateur implacable des mécaniques du pouvoir, avec un sens du rythme et de l’image qui ne faiblit jamais. On lève son verre pour ce spectacle aussi drôle que mordant, porté par deux interprètes d’une énergie folle. 
L’Avis de M La Scène :
MMMM

TitreAntiwords
TexteD'après Václav Havel
Mise en scènePetr Boháč
LieuLa Manufacture
Datesdu 4 au 25 juillet 2026
Durée1h40
NoteMMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution

Petr Boháč – Mise en scène
Miřenka Čechová – Conception
Miřenka Čechová en alternance avec Michaela Hradecká – Performance
Eva Stará en alternance avec Jindřiška Čermák Křivánková – Performance
Paulína Skávová – Scénographie
Martin Špetlík – Création lumière
Amador Artiga – Direction technique
Sivan Eldar – Musique
Martin Hůla – Régie générale
Nikola Križková – Diffusion
Barbora Repická – Administration
Mikulás Zelinský – Production

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