Au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Antigone d’Alan Lucien Øyen, fait dialoguer la tragédie de Sophocle avec la danse contemporaine. Portée par Marion Barbeau et plusieurs célèbres danseurs du Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, cette relecture incandescente fait du corps le lieu de la révolte, de la violence et de la mémoire.
Antigone : la vive brûlure
Dès les premières secondes, les lumière magnifiques de Martin Flack installent sur le plateau une beauté sombre. La scène semble baigner dans les cendres du passé. Sept grandes structures de bois brut se dressent dans cet espace crépusculaire, vestiges d’un monde d'après la catastrophe. Elles évoquent les sept portes de Thèbes où Polynice et Étéocle se sont entretués, mais deviennent, au gré des déplacements et des éclairages, tombes de granit, murs de la grotte où Antigone sera emmurée, couloir sépulcral où Hermès conduit les morts avant de les remettre à Charon. Ces masses mobiles, maniées à vue, redessinent sans cesse le territoire de la tragédie et semblent déplacer avec elles les frontières entre la vie et la mort.
C'est un « NON » qui ouvre les portes de la parole. Hurlé. Marion Barbeau, Antigone, descend les escaliers de la grande salle du Théâtre de la Ville, traverse l'assemblée, comme l'héroïne de Sophocle aurait pu le faire à Thèbes. Par ce geste inaugural, la danseuse fait surgir tout ce que le personnage porte d’horreur et de rage. Ce cri est celui de la nièce refusant les décisions arbitraires de Créon, son oncle, le roi. Mais, il contient également tous les refus à venir, et toutes les voix auxquelles on a imposé de se taire.
Alan Lucien Øyen aborde Antigone comme une tragédie qui aurait traversé vingt-cinq siècles sans rien perdre de sa brûlure. Après avoir mis en scène Sophocle avec des comédiens norvégiens, le chorégraphe reprend le texte pour le faire entrer dans l’espace du théâtre dansé, fidèle à une conviction essentielle : entre les mots et les corps, il n’existe pas de frontière étanche. La danse prolonge ce que le langage ne peut atteindre. Elle donne une chair aux contradictions, aux paysages intérieurs tourmentés
La violence faite aux corps
Antigone est aussi une œuvre sur la violence. Celle qui éclate dans la guerre fratricide, celle qui s’exerce au nom de la loi, celle qui traverse les familles et les générations, mais surtout celle que les hommes ont imposée aux femmes depuis la nuit des temps. Sur le plateau, la violence passe par les corps. Ainsi, les portés deviennent souvent des prises de pouvoir. Les étreintes se transforment en contraintes. Les corps féminins sont soulevés, retenus, déplacés, emportés, bâillonnés. La danse fait éprouver physiquement ce que les récits de domination finissent parfois par rendre invisible à force d’être répétés.
L'une des scènes les plus saisissantes est peut-être celle où une danseuse, face micro, égrène des prénoms de femmes abusées au sein de leur famille. Evopis, Iphigénie, Canacé, Polyxène, et d'autres, s'inscrivent aux côtés de femmes réelles, victimes de la brutalité des pères, des frères, des maris, auxquels la société a longtemps accordé le droit de disposer de leur corps et de leur parole. Jusqu’à Gisèle Pélicot, devenue malgré elle le nom contemporain d’une violence qui, loin d’appartenir au passé, se révèle dans toute sa glaçante actualité. Les siècles se superposent. Antigone cesse, ainsi, d’être seulement la fille d'un Œdipe incestueux. Elle devient la sœur de toutes celles que l’on violente, enferme, sacrifie ou réduit au silence.
Cette relecture donne au conflit entre Antigone et Créon une portée qui dépasse l’affrontement antique. Alan Lucien Øyen montre que l’autorité qui se crispe finit par produire l’irréparable. Les événements actuels dans les rues de Paris, entre les forces policières et la jeunesse, en sont une preuve tangible. La tragédie devient ainsi une réflexion sur l’abus du pouvoir et sur l' incapacité contemporaine à débattre avec celui qui nous contredit. Antigone demeure une figure de résistance parce qu’elle refuse précisément cette soumission. L'héroïne accepte de perdre sa vie plutôt que de renoncer à ce qu’elle tient pour juste.
Le chant des survivants
À cette puissance politique répond une puissance chorégraphique. Les danseurs composent un ensemble d’une remarquable qualité, capables de passer de l’extrême tension à une fluidité aérienne. La présence des interprètes issus du Tanztheater Wuppertal (Julie Shanahan, Héléna Pikon, Nazareth Panadero) rappelle que la fragilité n’est pas faiblesse mais force scénique. Leur expérience nourrit une grande liberté de jeu. Aux côtés de Marion Barbeau, ils composent une communauté humaine constamment au bord de la rupture. La caméra traque parfois leurs visages pour les projeter sur les murs froids des sept structures, qui deviennent ainsi des écrans glaçants.
Marion Barbeau, elle, traverse le spectacle comme une figure à la fois archaïque et contemporaine. Son Antigone tremble, résiste, s’effondre, se relève, gifle, et dédaigne le pardon. Sa danse possède une ampleur qui ne cesse de surprendre. Lorsque Antigone lutte face aux murs de sa prison de pierre, on se prend à regretter que ce solo ne dure pas plus, tant il est hypnotique. Alan Lucien Øyen dit chercher chez ses interprètes la sincérité; elle est ici manifeste.
La fin d'Antigone réserve des images puissantes. Au tribunal de l'histoire, Créon est convoqué. Chacune des femmes, dont il a provoqué la mort, assiste à son infamie publique et morale. Sur le dos du coupable, un autre homme écrit Justice, Honte, Honneur, Inceste, à la craie. Pathétique, le tyran, à genoux, tente alors de recoller les pétales d'une rose saccagée. Tandis que dans la salle, une danseuse, propose à plusieurs spectateurs, une phrase à lire, dans la langue de leur choix : "Souviens-toi que tu es aimée". Le moment d'une douceur extrême touche au plus haut point, mais ne peut représenter une consolation. Antigone refuse la fleur bricolée et factice. L'objet sera finalement donné à une spectatrice. La mémoire de la violence ne doit pas s'effacer. Elle se transmet.
Alan Lucien Øyen, avec Antigone, offre une relecture incandescente du mythe antique.
L'Avis de M La Scène :
MMMMM
Distribution
Mise en scène et chorégraphie Alan Lucien Øyen
Collaborateurs artistiques Andrew Wale, Daniel Proietto
Décor Åsmund Færavaag
Costumes Stine Sjøgren
Lumières Martin Flack
Son Gunnar Innvær, Mathias Grønsdal
Régie vidéo Martin Flack
Régie lumières Chris Sanders
Régie son Lars-Andreas Forthun
Régie plateau Daniel Hones
Producteur exécutif Essar Gabriel
Productrice Ornella Salloum
Traduction et surtitrage Dominique Hollier
Avec Bernard Cauchard *, Enoch Grubb, Douglas Letheren, Héléna Pikon, Pascal Marty, Antonin Monié, Nazareth Panadero, Julie Shanahan, Meng-Ke Wu en alternance avec Marion Barbeau
* Rôle créé par Fernando Suels Mendoza