Au Centre culturel coréen, dans le cadre de Trad Now, la danseuse Sun-A Lee et le musicien Kim Juhong unissent leurs talents dans Souffle noir, une création vibrante qui fait dialoguer danse contemporaine, percussions traditionnelles et poésie du corps, au fil d'une intense quête de respiration et de partage.
Souffle noir : Une danse de l'intériorité
Dès les premiers instants de Souffle noir, la danseuse et poétesse Sun-A Lee installe le spectateur dans un univers d'une grande intensité intérieure. Entièrement vêtue de noir, elle apparaît comme habitée par la douleur. La danseuse occupe un espace restreint par la lumière. Le spectacle s'ouvre sur un poème : « Le souffle noir en moi, dois-je l'avaler ou le recracher ? ... J'ai peur qu'il ne t'atteigne. » D'abord prononcé en français par une voix masculine (Christophe Lamiot Enos), les mots résonnent ensuite en coréen, toujours en voix off. Ainsi, la même inquiétude semble se déployer dans les deux langues et les deux sensibilités. Cette parole, qui donne d'emblée au solo sa tonalité confessionnelle, en constitue également la clôture. Elle referme le spectacle sur son interrogation initiale.
Entre ces deux occurrences, Sun-A Lee déploie une danse profondément intériorisée. Les yeux fermés, le corps souvent courbé, elle semble chercher en elle-même l'origine de ce souffle qui l'oppresse. Les gestes, étirés dans une extrême lenteur, dessinent une gestuelle de la fragilité. Ses bras minces, parfois cassés dans leurs articulations, découpent l'espace avec une intense précision. Ses mains souples prolongent le mouvement jusque dans ses infimes variations. Ces inflexions douloureuses donnent au corps une puissance d'expression singulière.
Lorsqu'elle revêt une veste noire, un souffle puissant envahit soudain l'espace sonore. Cette respiration amplifiée, presque monstrueuse, devient une matière à laquelle la danseuse doit physiquement résister. Les mains plaquées sur la bouche, elle donne à voir la difficulté d'absorber ou de rejeter ce souffle noir, comme s'il s'agissait d'un poison intérieur susceptible de contaminer l'autre. Le corps tout entier devient alors le lieu d'un combat silencieux, tiraillé entre l'étouffement et le désir de libération. Cette respiration oppressante semble enfermer le personnage dans une inquiétude dont il ne peut se défaire. La danse de Sun-A Lee apparaît dès lors comme une tentative de délivrance, la seule voie possible vers un souffle plus limpide, celui de l'autre, enfin libéré de toute menace. "Je danse", dit-elle.
De la solitude à la rencontre
La seconde partie du solo prend une dimension nouvelle avec l'entrée en scène du musicien Juhong Kim, percussionniste, chanteur et directeur artistique de Noreum Machi. La solitude de la danseuse cède progressivement la place à une rencontre. Ce dialogue passe par la confrontation des corps, des rythmes et des sonorités. À travers le janggu, tambour traditionnel coréen, mais aussi le kkwaenggwari et le jing, Juhong Kim déploie une matière musicale aux accents puissants. Celle-ci vient épouser, ou relancer la gestuelle de Sun-A Lee. Sa voix chantée donne à la musique une dimension presque incantatoire. La tradition musicale coréenne devient une partenaire à part entière de la danse.
Peu à peu, les deux artistes construisent un véritable échange. Les frappes du musicien sur ses instruments trouvent leur prolongement dans celles que la danseuse adresse à son propre corps. Le geste devient percussion, le corps instrument. Le musicien et la danseuse se regardent, se répondent. Ils se font face dans un même espace scénique. Ils donnent ainsi à cette rencontre toute sa profondeur. Les accents graves des percussions traditionnelles entrent en résonance avec une gestuelle contemporaine qui en saisit les impulsions et les silences.
Une fumée légère, qui nimbe parfois le plateau, ajoute à cette composition une étrangeté presque onirique. Elle trouble les contours, et accentue la dimension mystérieuse de cette traversée. Ce qui aurait pu n'être qu'une confrontation entre une intériorité tourmentée et une puissance musicale se transforme en une véritable recherche de réconciliation. La danseuse semble progressivement sortir de son enfermement initial, portée par la présence de l'autre et par la possibilité d'un souffle partagé. Dans Souffle noir, une parole douloureuse donne lieu finalement à une rencontre où les corps et les sons parviennent à se rejoindre.
Sun-A Lee compose une œuvre exigeante, d'une réelle sensibilité, où la précision du geste, la richesse de la musique traditionnelle et la puissance du silence concourent à faire de la respiration une véritable matière chorégraphique.
L'avis de M La Scène :
MMM
Distribution
Souffle noir
Chorégraphie et danse : Sun-A Lee
Texte et interprétation en coréen : Sun-A Lee
Lecture en français : Christophe Lamiot Enos
Musique : Claire Case, Biophère
Sun-A Lee & Juhong Kim
Danse : Sun-A Lee
Musique : Juhong Kim
