Au Petit Odéon, véritable laboratoire de création, la chorégraphe Myriam Gourfink présente Frissure, premier volet de Fondre, un triptyque chorégraphique placé sous le signe de l’expérimentation. Une entrée en matière qui invite à observer le corps autrement, au plus près de ses infimes transformations.
FRISSURE : une traversée hors du temps
Dès l’entrée du public, une silhouette est déjà lovée sur le tapis blanc. Au son de la musique, Myriam Gourfink amorce alors une traversée du plateau à un rythme extrêmement lent. Son corps s’enroule, se déploie et cherche ses appuis au sol. Il mobilise tour à tour les coudes, les pieds et les genoux. Ses mains restent souvent près de son visage. Ces dernières semblent accompagner une exploration intérieure, comme si chaque déplacement exigeait une négociation intime avec la pesanteur. Les déplacements s’effectuent avec fluidité, d’un point à un autre, en direction du musicien Kasper T. Toeplitz. L’ensemble compose une atmosphère épurée. Le temps semble s’étirer dans un espace singulier.
À cette progression organique répond une matière musicale insolite, aux vibrations profondes. La musique, interprétée en direct, associe une guitare basse théorbée - conçue sur mesure pour le musicien - ainsi que des dispositifs électroniques. Des objets détournés, dont une boule grise de Scotch-Brite frottée sur l' instrument, produisent des sonorités graves, parfois inquiétantes. Elles évoquent tour à tour le vent, le tonnerre, le ressac de la mer, ou un univers oppressant. Ces vibrations accompagnent les mouvements de la danseuse et participent à l’étrangeté de l’univers sonore. Le dialogue entre le geste et la musique structure cette pièce d’une heure, où chaque déplacement s’inscrit dans une durée inhabituelle.

L’intensité du presque imperceptible
Dans cette chorégraphie, l’attention se porte sur les variations les plus discrètes. Chaque infime mouvement acquiert une densité singulière, jusqu’à cet unique tremblement du bras, lorsque celui-ci se tend vers le musicien. Un frémissement presque imperceptible, d’autant plus intense qu’il surgit au cœur d’une maîtrise absolue du mouvement. À plusieurs reprises, les yeux de l'interprète apparaissent. Ils balaient lentement la salle, créant de brefs moments de contact avec le public. Le titre Frissure, mot apparu dans l’imaginaire de la chorégraphe, renvoie à des sensations de fissure, de frémissement et de vibration que la pièce explore à travers le corps.
À la fin de sa traversée, Myriam Gourfink s’immobilise, toujours au sol, mais droite, tournée vers son point de départ, un sourire aux lèvres. Cette dernière image prolonge l’atmosphère singulière du spectacle. Elle crée néanmoins un sentiment d'apaisement après ce long voyage intérieur. La lenteur radicale de Frissure demande une attention soutenue et pourra laisser certains spectateurs à distance. Elle offre aussi un autre rapport au mouvement, fondé sur l’observation des gestes infimes et sur une perception étirée du temps.
Dans la dernière création de Myriam Gourfink, Frissure, la lenteur, poussée ici à son extrême, constitue autant la singularité de la pièce que son principal défi.
L'avis de M la Scène :
MM
Distribution
composition, basse, électronique live
Kasper T. Toeplitz
costumes
Catherine Garnier
remerciements à
Matthieu Bajolet
production
Loldanse
coproduction
Odéon Théâtre de l'Europe
