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L’Oral et Hardi mise en scène Jacques Bonnaffé

L'Oral et Hardi mise en scène Jacques Bonnaffé
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Jacques Bonnaffé reprend « L’Oral et Hardi – Allocution poétique  » au Théâtre de la Bastille. L’acteur, bateleur hors-pair, met en scène et en bouche, la poésie truculente de Jean-Pierre Verheggen. A déguster sans réserve.


Interview vidéo de Jacques Bonnaffé réalisée par M La Scène à l’issue de la représentation.


La joyeuse « ouissance »  des mots

Le titre programmatique « L’Oral et Hardi » annonce la couleur. Derrière le calembour, se dessine l’idée d’un tandem hors norme. A l’instar des compères comiques Laurel et Hardy, le comédien Jacques Bonnaffé et le poète belge Jean-Pierre Verheggen, forment un duo complice. « Je suis le petit. Il est le gros » s’amuse à reprendre Jacques Bonnaffé , en faisant référence à l’aphorisme de l’écrivain surréaliste belge Louis Scutenaire : « Ce Monsieur est un gros poète » .

Duettistes brillants, l’acteur, bateleur hors-pair, oralise les mots du poète et le poète invente des formes qui bousculent le convenu et l’attendu. Les deux hommes, on le sent, partagent la même hardiesse. L’oral sera hardi. Listes, logorrhées, énumérations sonores, les litanies cataractent de la bouche à l’oreille. Il s’en suit une vraie « ouissance » , mot-valise imaginé par Jean-Pierre Verheggen. Du dire à l’ouïr, nait la jouissance. 

La langue de Verheggen est irrévérencieuse, corrosive, pulsionnelle. Les mots s’associent, s’attirent, s’agrègent, s’acoquinent, par leurs sonorités et se déversent dans un flux tonique. L’absence de verbes, à l’exception de certains impératifs, ouvre l’interprétation. Les mots, dans leur chair épaisse et juteuse, donnent toute liberté à celui qui les met en bouche pour les faire entendre. Mais, il faut être bien hardi pour relever le défi. Jacques Bonnaffé soutient la gageure avec plaisir et panache.

Hardi, l’interprète !

Acteur sous la direction de nombreux cinéastes ( Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Philippe Garel, Jacques Doillon...) et sous celle de metteurs en scène marquants ( Alain Françon, Jean-Pierre Vincent, Joël Jouanneau ou Tiago Rodriguez…), Jacques Bonnaffé dirige également la Compagnie Faisan. Pendant quatre ans, sur France Culture, il a présenté Jacques Bonnaffé lit la poésie. Ce compagnonnage avec les textes poétiques devait forcément lui faire rencontrer « languedicapé de naissance » , Jean-Pierre Verheggen.

Deux petites estrades de guingois, un micro mal réglé, des pans de rideaux et des rais de lumière servent de décor pour l’entrée en scène de « celui que vous attendez tous » , tel que le désigne l’adjoint de mairie qu’on a chargé de présenter le « numéro » . Dans la salle, Jacques Bonnaffé ouvre le spectacle comme les Comices agricoles. « Avant de prendre la parole, laissez-moi vous dire quelques mots. »

Le conseiller dans Madame Bovary n’est pas loin  » Qu’il me soit permis d’abord ( avant de vous entretenir de l’objet de cette réunion d’aujourd’hui, et ce sentiment, j’en suis sûr, sera partagé par vous tous ) , qu’il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l’administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n’est indifférente, et qui dirige à la fois d’une main si ferme et si sage le char de l’Etat parmi les périls incessants d’une mer orageuse, sachant d’ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l’industrie, le commerce, l’agriculture et les beaux-arts.  »

Ridicule voulu, dérision et insolence revendiquées face à toute grandiloquence ou envolée lyrique artificielle. De poésie, il sera question mais d’une poésie truculente, iconoclaste, où la chair des mots boursoufle et se répand dans un rire assumé.


Pendant une heure vingt, seul sur le plateau, Jacques Bonnaffé véritable « bête de scène » , mâche, forge, pétrit les mots et les propulse avec leur peau, leurs muscles, et leur sensualité. Il y a un délectation hypnotique à le regarder et à l’écouter. ♥♥♥♥♥

Jacques Bonnaffé a été récompensé d’un Molière pour L’Oral et Hardi en 2009.


les interviews de marie-laure : Jacques Bonnaffé


L’ORAL ET HARDI 

Théâtre de la Bastille       01 > 24 JUIN

  • JEAN-PIERRE VERHEGGEN
  • JACQUES BONNAFFÉ

Textes de Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé                                                                                          Jeu et mise en scène Jacques Bonnaffé                                                                                              Scénographie Michel Vandestien                                                                                                                                    Lumières Orazio Trotta                                                                                                                          Musiques Louis Sclavis (extraites de l’album La Moitié du monde)                                              Collaboration sonore Bernard Vallery                                                                                                              Régie générale Gaëtan Lajoye


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