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Liberté à Brême mise en scène Cédric Gourmelon

Valérie Dréville dans Liberté à Brême mise en Cédric Gourmelon, ©Simon Gosselin
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Liberté à Brême, la pièce écrite par Rainer Werner Fassbinder, mise en scène par Cédric Gourmelon, livre le portrait acéré d’une tueuse en série en quête de liberté. Formidablement porté par Valérie Dréville, le personnage central, se défait des carcans sociétaux et patriarcaux par le meurtre. Jusqu’où la violence est-elle légitime pour qui veut s’en libérer ? 

Ce fascisme ordinaire qui crée des monstres

Geesche Gottfried a vraiment existé. Cette tueuse en série allemande a défrayé la chronique au XIXe siècle. Mère de famille respectable et respectée, elle empoisonna une quinzaine de personnes de son entourage à l’arsenic. Longtemps considérée comme un ange de miséricorde, cette femme semblait frappée par une terrible fatalité. On mourrait autour d’elle : mari, enfants, parents… Elle savait, pieuse et dévouée, les accompagner dans leur agonie. 

Une enquête de police tardive révéla sa culpabilité. Le 21 avril 1831, Geesche Gottfried fut décapitée publiquement sur la place de Brême. L’histoire marqua tant les esprits, que l’on trouve encore dans la cour de la cathédrale Saint-Pierre, une pierre qui rappelle la « serial killeuse » . Par dégoût pour ses crimes, il est de bon ton pour les habitants de Brême de cracher sur la «Spuckstein» (la pierre à cracher) lors de leur passage. 

De ce fait divers ancien, Rainer Werner Fassbinder, le réalisateur et dramaturge allemand, tire une tragédie qui interroge le lien entre la violence et l’aspiration à la liberté. Ecrite en 1972, la pièce reflète les tensions qui agitaient les milieux proches du terrorisme. Ainsi que l’explique Cédric Gourmelon, la troupe l’Antiteater était proche des membres de ce qui deviendra « La Bande à Baader ». Liberté à Brême questionne les limites de ce qui serait une violence légitime .

Victime et bourreau

C’est donc par le meurtre que Geesche va se libérer de ceux qui la maltraitent ou qui entravent son émancipation. Prisonnière d’une société patriarcale où l’homme a tout pouvoir, celui de battre, de violenter, de contraindre au silence, cette femme décide un jour d’assassiner son premier bourreau, son mari. La liberté sera de courte durée, car, dans l’Allemagne protestante où elle vit, le père impose sa loi. Pour avancer sur le chemin de son indépendance, Geesche l’empoisonne. Ainsi en sera-t-il de tous ceux qui lui refusent le droit d’être ce qu’elle souhaite être et devenir. 

La pièce radicale de Fassbinder, organisée en tableaux aux arêtes vives, invite le spectateur à adhérer à la violence choisie par l’héroïne malmenée. La mise en scène de Cédric Gourmelon, acérée, volontairement expressionniste, souligne le trait. A chaque nouveau crime, la salle anticipe ce qui va advenir et l’absout. On connaît le cheminement de la meurtrière, comme sa gestuelle. Il s’ensuit une connivence tacite qui s’exprime parfois par le rire. On s’amuse de celui ou de celle qui va mourir et qui ne le sait pas. Pourtant, la victime est un bourreau et n’a plus de limites. Elle tue une voisine, juste pour l’empêcher de vivre asservie. Maltraitée, rabaissée, percluse de religion, Geesche est devenue un monstre. Pour Fassbinder, il est clair que le fascisme ordinaire crée des monstres.

« Un personnage passionnant »

Pour Valérie Dréville, qui incarne formidablement Geesche, le personnage est passionnant. « Elle réunit des contraires. Elle est à la fois monstrueuse et, on pourrait presque dire, une sainte » . Femme ambivalente, « énigmatique » , Geesche est pour la comédienne, avant tout en quête de liberté. « Mais elle se brûle pour l’obtenir car elle n’a pas le choix. (…) Dans le monde dans lequel elle vit, elle n’a que cette solution. Elle vit dans un monde froid. Elle essaye d’apporter de la chaleur » . L’actrice met toute la subtilité de son jeu au service d’une incarnation qui ne donne pas de clef. Au fil de la pièce, Gessche prend corps. Elle s’affirme, se redresse, mais continue à s’agenouiller devant Dieu, en récitant des prières.

Le décor très évocateur, imaginé par Mathieu Lorry-Dupuy et Cédric Gourmelon suggère la confusion qui règne dans la tête de la meurtrière. Comme une projection diffractée de son esprit, sur le mur noir de fond de scène, visages, figures historiques, scènes bibliques, phrases, formule de l’arsenic, se chevauchent. Un grand Christ en croix domine l’ensemble. Cédric Gourmelon indique qu’ils souhaitaient « quelque chose de pauvre, de primitif, comme la pièce dans son découpage » . Quatre-vingt quinze tableaux ou photos ont été reproduits à la craie. Toutes ces figures regardent Geesche. « Elle est coincée entre le tableau, les spectateurs, et les acteurs. Elle est cernée. C’est aussi son procès ».

Face à Valérie Dréville, Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Christian Drillaud, Nathalie Kousnetzoff Michaux, François Tizon, Gérard Watkins campent les personnages que Gessche élimine. Autant d’obstacles sur le chemin de l’émancipation. La direction d’acteurs opte pour un tracé clair. Des métaphores chorégraphiques, issues du travail avec Isabelle Kürzi, donnent à voir la violence par l’image et non par le réalisme plat.


La mise en scène de Cédric Gourmelon Liberté à Brême, au plus proche de la forme voulue par Fassbinder, dessine au plus juste une société gangrénée par l’hypocrisie dont la brutalité engendre des monstres. 

 


Liberté à Brême

Théâtre de Gennevilliers

De Rainer Werner Fassbinder

Traduction Philippe Ivernel ( Editions L’Arche)

Mise en scène Cédric Gourmelon

Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy

Travail sur le corps Isabelle Kürzi

Chant Soazig Grégoire

Costumes Cidalia Da Costa

Lumières Marie-Christine Soma

Son Antoine Pinçon

Avec Valérie Dréville, Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Christian Drillaud, Nathalie Kousnetzoff, Adrien Michaux, François Tizon, Gérard Watkins

Liberté à Brême

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