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Le Ciel de Nantes de Christophe Honoré

Le Ciel de Nantes © Jean-Louis Fernandez
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Hymne d’amour aux disparus de sa famille, Le Ciel de Nantes de Christophe Honoré oscille entre tragédie et comédie. Mais le regard posé sur ces terribles absents est empreint de tendresse. 

« Le soleil inonde le ciel »

S’il fallait résumer le spectacle Le Ciel de Nantes de Christophe Honoré, la chanson d’Alex Beaupain, « Les Yeux au ciel » s’imposerait. Chantée sur scène, face public, par Julien Honoré, le propre frère du cinéaste et dramaturge, les paroles semblent évoquer le sentiment profond qui a présidé à la création.

« J’espère qu’au ciel
Des diables malins coupent aux anges leurs ailes
Pour que tu retombes du ciel
Dans mes bras ouverts
Cadeau providentiel »

Pour quelques heures, ceux qui ont disparu à jamais, vont, au sein du théâtre reprendre vie. « Puisque chaque seconde est une poignée de terre »  et « chaque minute un sanglot » , sur le plateau, ceux que le metteur en scène souhaitait tenir à nouveau dans ses bras, vont quitter le ciel pour exister à nouveau. Vertige enivrant de l’illusion qui donne chaque soir un corps à ce qui n’est plus que poussière. Nostalgie, espoir, trouble se mêlent. 

Le triomphe du théâtre

Là où le cinéma a échoué, le théâtre triomphe. Le rideau se lève pourtant sur une salle de cinéma. Les fauteuils rouges sont face à nous. Dans la pénombre, des ombres se devinent. Les spectateurs du film à venir. La lucarne du projectionniste s’allume. Puis, un homme commence à parler. « Je suis Christophe Honoré » . Interprété par Youssouf Abi-Ayad, il tente de raconter les séquences du film. Comme un cinéaste le ferait lors d’une avant-première. « C’est un film sur la famille de ma mère » . Séquence n°1 : 1943. Nantes. Il décrit la scène, sa grand-mère, les avions. Des sons additionnels de vrombissements  viennent en appui. Mais, le récit tourne court.

Les quelques spectateurs qui l’écoutaient raconter, l’interrompent. Ils se lèvent des sièges et revendiquent leur vision de l’histoire. Les morts prennent la parole et disputent le scénario. A eux d’en faire le récit puisqu’ils l’ont vécu. Sur scène, ils deviennent les acteurs du film qui n’a pu se faire. Celui qui a réussi à dire treize fois « moteur » avoue son impuissance à représenter sa famille. Le film n’aurait pu que les trahir. C’est donc au théâtre qu’il confie le soin de les faire revivre dans leurs excès, leurs souffrances, leur gouaille, leurs déchirements, leur tragédie, leur dynamisme, leurs contradictions.

Comme pour appuyer la prédominance du théâtre dans cette entreprise de recomposition de ce qui a été, un grand écran descend sur le fond de scène. La projection montre les  personnages autour d’une table dans le salon de la grand-mère reconstitué. On les a filmés, mais quand un personnage parle, il n’est jamais à l’image. Le décalage est accentué par la présence sur le plateau de Youssouf Abi-Ayad, interprétant Christophe Honoré. De profil, regardant l’écran, il murmure certaines des répliques avant qu’elles ne soient dites. L’artifice de l’image saisit. 

Les acteurs

L’écran est un leurre. Par une mise en abyme espiègle, les disparus interprétés par des acteurs sur le plateau visionnent des essais caméras. Ceux du film que le metteur en scène envisageait de réaliser sur sa famille. « Essais fantômes »  présentés aux fantômes qui hantent la mémoire du dramaturge. Des claps de cinéma identifient les membres de la famille tandis que sur l’écran , le public peut reconnaître quelques acteurs fétiches de Christophe Honoré. Louis Garrel, Vincent Lacoste, Ludivine Sagnier, Anaïs Demoustier… 

Ces fragments cinématographiques factices sont commentés en direct par les personnages sur scène. Ils tentent de reconnaître qui, de leur famille, se cache derrière le visage de ces inconnus. Jeu de miroir : les comédiens sur le plateau sont eux-mêmes des pièces de cette reconstitution mais, leur présence charnelle ne permet pas la comparaison. Faudra-t-il dire combien Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana emportent l’adhésion et le coeur ? Drôles et désespérés, ils livrent avec un naturel saisissant, la vie qui les habite et les démons qui les rongent.

Malgré quelques longueurs, le soleil inonde le ciel dans la dernière création de Christophe Honoré.


Le Ciel de Nantes de Christophe Honoré est à voir, à l’Odéon, jusqu’au 3 avril. ♥♥♥♥♡


Le Ciel de Nantes

Odéon-Théâtre de l’Europe

Texte et mise en scène de Christophe Honoré

avec Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana

scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
lumière Dominique Bruguière
vidéo Baptiste Klein
son Janyves Coïc
costumes Pascaline Chavanne
assistante à la mise en scène Christèle Ortu


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