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LES APÔTRES AUX CŒURS BRISÉS mise en scène Céline Champinot

Maëva Husband, Élise Marie, Sabine Moindrot, Claire Rappin, Adrienne Winling dans Les Apôtres Photo @ Vincent Arbelet
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Au Théâtre de la Bastille, Céline Champinot présente le troisième volet de sa trilogie « biblico-pop » , Les Apôtres aux coeurs brisés – Cavern Club Band. Moins détonnant et décapant que ses précédentes créations, ce dernier opus souffre, malgré de jolis moments, de longueurs qui alourdissent l’ensemble ( voir l’interview vidéo de Céline Champinot par M La Scène ).

L’Absence de Dieu/ Jésus est mort

Dans « Vivipares » (Posthume) brève histoire de l’humanité, Céline Champinot concevait un voyage en cinq actes à travers une mythologie occidentale malmenée. La transgression était de rigueur. La structure classique explosait sous les fulgurances dévastatrices d’une scénographie qui semblait s’inventer au fil des divagations des personnages jusqu’au radeau de la méduse final.

Dans « La Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable», les personnages interpelaient Dieu, l’apostrophaient et le convoquaient au Tribunal de la nature. Dès le début, La Genèse était brandie vers le ciel comme un livre à charge. L’écrit faisait foi. Dieu avait demandé à l’homme de se rendre maître de tous les êtres vivants. Mais, en colonisant la Terre, il l’avait détruite.

Pourquoi nos coeurs sont-ils brisés ? La question sous-tend la dernière création de Céline Champinot, Les Apôtres aux coeurs brisés. La question mystique y est particulièrement à l’œuvre. Dieu est mort. La metteuse en scène revendique la référence nietzschéenne. Celui qui portait le nom de Jésus également. Ce chanteur, décédé depuis un an, figure vénérée et charismatique d’un groupe de boys band, laisse ses disciples désoeuvrés et pantois. Reclus dans une sorte de cave, ceux qui avaient été appelés, sont désormais face à un désespoir existentiel. « Quel abîme s’ouvre ? Qu’est-ce qu’on trouve à faire de nous ?  » questionne la metteuse en scène. 

L’importance du rire 

Privés de leur leader, les apôtres ne peuvent que ressasser les moments de bonheur perdu. Très vite, les disciples, par des applaudissements et des rires forcés, tentent de partager ces instants à jamais disparus avec ceux qui les regardent. Des rires prescriptifs saturent toute la première partie. Face public, pendant de longues minutes, les membres du Cavern Club Band s’esclaffent bruyamment en racontant des souvenirs communs sans intérêt. Comme dans un sitcom, dont les rires seraient enregistrés en direct, les personnages, micros en main, sollicitent l’adhésion de l’auditoire en tapant ostensiblement dans leurs mains. Une hilarité artificielle et criarde s’éternise en avant-scène.

Pour Céline Champinot, « le rire permet une prise de distance sans laquelle la pensée ne peut pas se déployer. La question de l’espace, de l’écart qu’on creuse entre les choses, qu’on vient investir, est fondamentale. Sinon il n’y a plus de pensée, ni d’intelligence. Alors, il s’agit juste de donner la becquée aux spectateurs.  » Le rire est donc, à la fois, un piège quand il est un remède spécieux pour combler le vide de l’existence. Mais, il est également, salutaire quand il contrarie ce qui est donné comme évident et qu’il désacralise les icônes totémiques. Le rire déconstruit. Ainsi en est-il du décor dans l’acte suivant. L’image du leader « Jésus », en majesté, semblable à celle d’une pochette d’album, est transpercée par les mains et les visages des anciens disciples. Comme des marionnettes sardoniques, les personnages saccagent l’image vénérée, mais ils ne font plus rire.

La caverne comme un refuge

Les Apôtres aux coeurs brisés est un huis clos théâtral. Aucune entrée ou sortie ne permet aux disciples d’échapper à leur cave et à leur condition d’hommes sans dieu. Le mythe de la caverne décrit par Platon dans La République sert d’appui à la réflexion de Céline Champinot« Le rapport au réel fantasmé a quelque chose qui me raconte l’oeuvre artistique. La position du public qui regarde les ombres, etc. Ce qui m’intéressait dans La République de Platon, c’est que Platon nous dit un moment : on a besoin de mythes pour gouverner les hommes », déclare la metteuse en scène.

Céline Champinot met en question le rapport pédagogique entre celui, qui a pu sortir de la caverne, voir la lumière, accéder aux images vraies, et ceux à qui il veut révéler cette réalité qui leur est étrangère. Elle récuse le rapport descendant de l’enseignement du philosophe vers les autres, « au profit d’une communauté qui est, certes, enfermée dans une caverne dans l’obscurité mais qui regardent des ombres bouger sur un mur. » L’art, la projection de ces ombres devant le public permettrait de transcender la réalité et « vaudrait presque mieux que d’avoir accès à un monde soit-disant réel ». La caverne serait donc un refuge. L’illusion mise scène serait préférable à une réalité de seconde main. C’est bien sûr évacuer que pour Platon les marionnettistes et manipulateurs sont dans la caverne.

Des comédiennes à l’énergie redoutable

Dans le dernier tableau, le plus réussi, à la lueur d’un minitel faisant office de feu de camp, les apôtres font enfin l’expérience de l’apaisement par le collectif. Les ombres se dessinent sur le mur de fond de scène. Regroupés autour de leur brasero de fortune, enchainés volontaires dans leur caverne refuge, les disciples qui ont tant parlé et fait tant de bruit, s’interrogent sur leur capacité à maintenant aimer, s’écouter et se taire. La rythmique ciselée de l’écriture soutient la scène non dénuée d’humour.

Pour défendre le texte parfois « sybillin » de Céline Champinot, tel qu’elle le qualifie elle-même, les cinq actrices du Groupe La Galerie, ne déméritent pas. Maëva Husband, Élise Marie, Sabine Moindrot, Claire Rappin et Adrienne Winling investissent le plateau avec une énergie redoutable. Grimées, affublées de costumes qui évoquent le huitième album des Beatles « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » , les comédiennes chantent et font preuve d’une dérision incisive. Céline Champinot dit écrire pour elles.


Les Apôtres aux coeurs brisés, dernier volet de la trilogie de Céline Champinot, prend plaisir à déconstruire de façon tonitruante les attentes d’un spectacle confortable. Il est dommage que l’ensemble soit lesté de longueurs et de passages trop statiques. ♥♥♡♡♡


Interview de céline champinot par marie-laure barbaud pour m la scène


LES APÔTRES AUX CŒURS BRISÉS – CAVERN CLUB BAND

Groupe La Galerie Au Théâtre de la Bastille

Écriture et mise en scène Céline Champinot

Avec Maëva Husband, Élise Marie, Sabine Moindrot, Claire Rappin et Adrienne Winling

Scénographie Émilie Roy

Lumière Claire Gondrexon

Dramaturgie et chorégraphie Céline Cartillier

Musique Antoine Girard Céline Champinot

Création sonore Benjamin Abitan Raphaël Mouterde

Costumes Les Céline

Confection costumes Laurence Rossignol


Intéressé.e.s par un article M La Scène sur une autre mise en scène de Céline Champinot ? Celle-ci pour vous plaire : critique La Bible, vaste entreprise de colonisation

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