Critique SāHO

chorégraphie Nivine Kallas

©Vanessa Daou

Et si le corps pouvait dire ce que la mémoire n’arrive plus à formuler ? Au Théâtre de la Bastille, la chorégraphe libanaise Nivine Kallas pose cette question avec SāHO, présenté dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026. Une pièce nerveuse et singulière, où l’enfance, la langue arabe et les traces de l’exil intérieur se confrontent à un espace blanc que la danseuse s’emploie peu à peu à transformer.

SāHO : Le corps en écho

Lorsque les spectateurs entrent, Nivine Kallas est déjà là, assise sur une chaise, au milieu d’un espace immaculé presque entièrement vide. Des murs et un tapis de sol blancs, une chaise. Rien ne vient distraire le regard. La pièce semble avoir commencé avant l’arrivée du public. Ou peut-être est-elle encore en train de commencer ? Cette sensation d’un travail qui se poursuit sous nos yeux rejoint le désir de la chorégraphe de brouiller les frontières entre répétition, performance et improvisation. Le spectateur n’assiste pas à une représentation parfaitement close. Il entre dans une conversation déjà engagée.

La musique de Youssef Hbeisch installe progressivement cette impression de dialogue. Ses motifs reviennent, se transforment, créant une sensation de cycle. Nivine Kallas semble les écouter autant avec son esprit qu’avec son corps. Par moments, la danseuse donne le sentiment qu’elle cherche à répondre à la musique, à lui proposer ses propres phrases. Sa danse paraît d’abord partir des doigts. Ses mains cherchent, interrogent, interrompent, reprennent. Elles semblent chercher les mots d’une langue pour traduire une pensée.

Ce rapport entre le geste et la parole est au cœur de SāHO. La chorégraphe s’intéresse à ce que la langue arabe laisse dans le corps : ses rythmes, ses silences, ses inflexions, mais aussi les contraintes qu’elle peut imposer. Le corps devient ainsi une autre manière de parler. Une langue qui ne passe plus par les mots.

SāHO, Nivine Kallas
©Pierre Gondard

Les traces d’une enfance

La danse est nerveuse, dynamique, faite de mouvements ronds brusquement interrompus par des à-coups. Le corps avance, se retire, tressaute, frémit, se tend, se relâche. Rien n’est véritablement linéaire. Il y a dans cette gestuelle le sentiment très fort d’une parole qui se cherche, d’une conversation menée avec soi-même. La danseuse semble dialoguer avec ce qui l’entoure, mais surtout avec ce qui demeure en elle.

Peu à peu, l’enfance apparaît. SāHO prend sa source dans un souvenir précis : celui d’une récitation imposée à l’école, et du geste des mains qui accompagnaient alors la parole. Mais ce souvenir individuel renvoie à une mémoire plus vaste, celle d’une génération de Libanais ayant connu une certaine rigidité du système éducatif. Le spectacle cherche à comprendre comment l'enfance continue de vivre dans le corps présent.

Avec un morceau de ruban adhésif rouge orangé, Nivine Kallas dessine alors une fenêtre sur le mur blanc. L’image évoque une ouverture, une échappée possible, peut-être le souvenir de l’enfant qui regarde dehors et rêve de quitter la salle de classe. Mais cette fenêtre est factice. Elle ne donne sur aucun ailleurs. La danseuse finit par l’arracher, comme si cette ouverture artificielle ne suffisait, ni à faire revenir le paysage disparu, ni à recréer un souvenir suffisamment vivant. Le geste fait écho à son retour dans son ancienne école, où elle ne retrouva presque rien du lieu de son enfance.

SāHO, Nivine Kallas
©Vanessa Daou

De l’effacement à la maison retrouvée

Bientôt, la jeune femme saisit un cahier bleu. Entre ses dents. Des écritures se devinent sur le papier. Au sol, la danseuse se transforme alors en une créature déroutante, étrangère, le corps désarticulé. Cette disparition momentanée du visage dit quelque chose de la difficulté à retrouver une identité lorsque celle-ci s’est construite dans des mots, des règles et des souvenirs qui ne nous appartiennent pas entièrement. La scène condense ainsi l’une des questions les plus fortes de SāHO : que reste-t-il de soi lorsque les mots, les souvenirs et les cadres imposés ont participé à fabriquer une identité ?

Puis, le ruban adhésif coloré dessine, sur la surface blanche du fond de scène, les murs et le toit d’une maison. Celle qu'une enfant aurait pu tracer. Mais cette fois, la construction tient. La danseuse vient finalement se scotcher elle-même au mur, comme pour déclarer son appartenance à cette maison qu’elle vient de reconstruire et de faire sienne. Le geste est à la fois ludique et profondément politique. Après avoir cherché une fenêtre qui ne pouvait ouvrir le mur, elle ne cherche plus à fuir l’espace. Elle le transforme et s’y inscrit. C’est là toute la trajectoire de SāHO : montrer comment un corps peut se déplacer hors des contraintes, inventer son propre espace et reprendre possession de son histoire.

Dans Sāho, l’enfance libanaise de Nivine Kallas revient comme une matière encore active, une histoire qui continue de travailler intensément le corps et de déterminer ce qui, aujourd’hui encore, le constitue.

Une belle découverte.

L'Avis de M La Scène :

MMMM

Un deuxième spectacle Drill Baby Drill de Khouloud Yassine est présenté au Théâtre de la Bastille dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026

 

TitreSāHO
Mise en scèneNivine Kallas
LieuThéâtre de la Bastille
Datesdu 5 au 7 octobre 2026
Durée40 minutes
NoteMMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution
  • Conception, chorégraphie et performance Nivine Kallas
  • Création musicale Youssef Hbeisch
  • Production et diffusion Nivine Kallas
  • Soutiens Organisation internationale de la Francophonie, Institut français du Liban, Festival de Marseille, Fabrique de Théâtre (Bastia)
  • Événement organisé dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026
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