Critique LEXIKON

Conception El Conde de Torrefiel

© Bárbara Sánchez Palomero

Lexikon, sept contes pour le futur, de la compagnie catalane, El Conde de Torrefiel met le langage sur le banc des accusés. Sept contes composent ce spectacle foisonnant conçu comme un étrange dictionnaire, nourri de performances, d'images saturées de couleurs, de marionnette et de robots décapités. De cette polyphonie naît un spectacle inégal, mais qui ne laisse pas indifférent.

LEXIKON : Les mots à l’épreuve du plateau

LEXIKON, sept contes pour le futur transforme la scène en laboratoire du langage. Sept contes, sept dispositifs, pour faire vaciller la parole. Le spectacle se présente comme un dictionnaire qui aurait renoncé à donner des définitions stables. Le mot, ici, peut enjôler, maquiller, contaminer le réel, voire le vider de sa substance. Remède et poison à la fois, il relie les êtres autant qu’il les sépare. Le spectacle ne cesse de mettre en doute la capacité du mot à dire vrai. Cette ambition s'exprime à travers un recueil de sept récits autonomes et l'exploration de plusieurs langages scéniques, du cinéma à la performance, de la robotique aux marionnettes.

LEXIKON, El Conde de Torrefiel
© Barbara S.Palomino

La narration redouble constamment ce qui se déroule sous nos yeux. Face à un micro, les narrateurs parlent dos au public. Les corps, les objets, les mouvements et les images composent devant eux une autre strate du récit. La voix décrit, annonce, commente ou fabrique mentalement ce que le spectateur, souvent, voit déjà. Ce décalage installe une étrange distance. La mise en scène exploite ainsi une contradiction féconde entre ce qui est dit et ce qui est montré, entre la séduction du récit et l’évidence parfois brutale du plateau.

Les sept contes ne cessent de prendre le langage à son propre piège. Les mots y apparaissent volontairement enjôleurs, menteurs, dépravés ou tout simplement vides lorsqu’ils tournent à la formule, au commentaire automatique, au discours qui se donne des airs de profondeur.

LEXIKON, El Conde de Torrefiel
© Mario Zamora

La séquence consacrée à l’art contemporain et à la Documenta de Kassel, en offre une illustration particulièrement réjouissante. Le langage grandiloquent devient l’ultime refuge d’une performance dont la vacuité est patente. Le rire naît de cette zone trouble où l'expérimentation artistique flirte avec le ridicule. Mordant, finement caustique, ce conte est un des moments les plus réussis du spectacle. El Conde de Torrefiel y trouve un comique aussi cruel que précis.

Sept contes, sept fortunes

Cette architecture en sept volets constitue à la fois la force et la limite de Lexikon. Le parti pris est clair : plutôt que de développer une esthétique homogène, El Conde de Torrefiel juxtapose des formes contradictoires. Le spectateur passe d’un régime de perception à l’autre. L’ensemble s'apparente à un kaléidoscope coloré, avec ses éclats, ses ruptures et ses brusques changements d’échelle. Certains fragments saisissent ou réjouissent, d'autres semblent surtout prolonger une idée qui aurait gagné à être interrompue plus tôt.

Paradise, avec ses images en négatif aux couleurs psychédéliques, son incendie visuel et ses sons saturés, pousse cette logique sensorielle jusqu’à l’excès. L’expérience filmique, basée sur la surexposition d'images, saisies sur des lieux de villégiature, tourne à vide. Le morceau, projeté sur le rideau d'avant-scène, s’étire au-delà de ce que son dispositif peut réellement produire. La scène répète son effet plutôt que de l'enrichir.

LEXIKON, LE Conde de Torrefiel
© Mario Zamora

Même réserve pour La vie est un songe. Au ralenti, des êtres traversent une ville nocturne, froide, quasi déshumanisée. La scène installe une atmosphère de dystopie vaguement rêveuse. Deux surfaces ovales, séparées par un grand rectangle, descendent des cintres. Bientôt, des yeux bleus de femme apparaissent et s'animent sur chacun des deux petits écrans. Tandis, que le rectangle, comme une bouche géométrique et muette, se dote de couleurs chatoyantes. L’image possède une cohérence, mais peine à trouver sa nécessité.

En revanche, Enrique, Documenta de Kassel, ou le final du spectacle, grâce à l'inventivité scénique proposée, interrogent avec succès le vertige du langage. De cette polyphonie naît un spectacle nécessairement inégal, mais qui laisse rarement indifférent.

LEXIKON, sept contes pour le futur, de la compagnie catalane El Conde de Torrefiel, bouscule souvent le spectateur. Le lexique, bien que disparate, étonne et suscite l'intérêt.

L'Avis de M La Scène

MMM

TitreLEXIKON
Texte Tanya Beyeler, Pablo Gisbert
Mise en scène Tanya Beyeler, Pablo Gisbert
LieuOdéon Théâtre de l'Europe Berthier 17e
Datesdu 02 octobre au 16 octobre 2026
Durée2h15
NoteMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution

mise en scène, texte, dramaturgie
Tanya Beyeler, Pablo Gisbert

scénographie
Isaac Torres, El Conde de Torrefiel

lumière
Andrea Forlenza

costumes, masques, accessoires
Mireia Donat Melús

conception sonore
Rebecca Praga

son
Uriel Ireland

vidéo
María Antón Cabot, Carlos Pardo

robotique
José Brotons Pla

assistanat mise en scène
Roberto Baldinelli

assistanat costumes
Javier Muñoz Pérez

traduction
Marion Cousin

production, administration
Ursula Vandenberghe

direction technique
Isaac Torres

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