Critique Némésis

Mise en scène Tiphaine Raffier

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Tiphaine Raffier, avec Némésis, relève un double défi, adapter au théâtre le dernier roman de l’écrivain américain Philip Roth et monter une comédie musicale au coeur du spectacle.

critique Némésis

Vengeance et culpabilité

Némésis est la déesse de la vengeance. Dans la mythologie grecque, elle avait pour fonction de châtier les crimes liés à l’hybris. Ceux des hommes orgueilleux, tournés vers la démesure et l’excès, qui osent se comparer à des dieux. L’ultime roman de l’auteur américain Philip Roth, mort en 2018, porte ce titre. Le personnage principal Eugène Cantor n’aura de cesse de s’interroger sur cette force du destin qui s’abat sur les hommes.

L’été 1944, la ville de Newark dans le New Jersey est frappée par une épidémie de poliomyélite. Buck Cantor appartient à la communauté juive de la ville. Athlète confirmé, il souffre d’avoir été réformé. Sa vue défaillante l’y a contraint. Le jeune homme anime maintenant les activités sportives sur un des terrains de son quartier. Bientôt l’épidémie de polio tue les enfants qui côtoient l’aire de jeux. Impuissant à lutter contre le mal qui progresse, Buck développe un fort sentiment de culpabilité. Il quitte la ville pour rejoindre sa fiancée dans un camp de vacances près d’un lac. Mais dans ce lieu idyllique, la maladie surgit à nouveau. Buck se persuade qu’il est le porteur sain de la maladie.

Le personnage du roman de Philip Roth ne peut se résoudre à croire au hasard. Pourquoi Dieu autorise-t-il cette tragédie dont les enfants sont les principales victimes ? Il faut qu’il y ait une raison, qu’il y ait un coupable. Si Dieu n’est pas responsable, il faut que ce soit lui, Buck Cantor. Lui qui manie si bien le javelot, lui, dont parle forcément la légende indienne évoquée dans le camp de vacances. « La malédiction vient de l’homme à la flèche  ». La flèche du destin le désigne. Némésis, croit-il, frappe le coupable. La polio atrophie son corps d’athlète. Mais, lui, détruit son existence au nom d’un dieu vengeur qui n’est autre que lui-même.

Une tragédie en trois actes

La création de Tiphaine Raffier est bâtie en trois actes. Le premier s’ouvre sur un univers de pénombre. A la lueur d’une lampe torche, le héros (Alexandre Gonin) pénètre dans un appartement en deuil, comme s’il poussait les portes du purgatoire.

Un père s’y morfond et une mère hurle. Autour d’un petit aquarium qui diffuse une maigre lumière, Cantor et le père évoque le jeune fils qui vient de mourir de la polio. Pour Buck, que ce soit lors de l’enterrement du garçon ou sur le terrain de jeux, la ville de Newark est un lieu d’épreuves et d’expiation. « Béni » , « Loué » , « Célébré » , « Honoré » , « Exalté » …, les mots du Kaddish se projettent sur le mur comme une injonction à les reprendre. Mais, Cantor ne peut admettre qu’un enfant de douze ans gît dans une caisse en bois parce qu’il a juste attrapé une maladie saisonnière. Comme il ne peut croire que malgré tous ses efforts de nettoyage et ses conseils de protection, le malheur et la mort frappent encore.

Entre les deux premières parties, un intermède un peu long prend place. L’irruption en avant-scène d’une femme mi-chamane indienne, mi-déesse vengeresse, tenant d’une main un néon lumineux et de l’autre une roue de la fortune est peu convaincante. Un changement radical de décor a lieu tandis que le rideau est fermé.

La seconde partie marque alors une rupture assez déstabilisante. Le spectateur, comme le héros, est plongé dans un univers verdoyant et aux lumières vives qui a tout d’un paradis. A Indian Hill, les enfants jouent au grand air, chantent et dansent. Comme dans une comédie musicale un peu surannée mais joyeuse, les échanges entre les personnages s’entrecoupent de chansons en anglais. Le Chœur des enfants du Conservatoire de Saint-Denis, sous la direction d’Erwan Picquet marque le plateau de sa gaité et de sa maîtrise. Mais, ce paradis, comme le décor bucolique qui n’est qu’une toile peinte, n’est qu’une construction des hommes. Une illusion bientôt rattrapée par le réel de la maladie.

Le troisième acte laisse le plateau dévasté à l’image de la vie détruite de Cantor. Face à son enfer intérieur, le personnage désormais âgé ( formidable Stuart Seide) est confronté à son double jeune et à un de ses anciens élèves. Tous les deux ont été frappés par la polio. Mais Arnold porte un regard tout différent sur son ancien professeur, comme sur le monde. Si la réalité est cruelle, rien ne sert de s’en rendre responsable. Seul à déambuler sur la plateau, de sa démarche chaotique, il invite à prendre le meilleur de la vie telle qu’elle vient.

La fragilité des hommes

De belles images traversent, parfois fugacement, Némésis. Celle d’un canoë tiré par un corde qui parait traverser le lac sur un nuage de brume. Celle d’un corps qui saute d’un plongeoir pour s’envoler et  virevolter près des cintres au-dessus du plateau. Un saut de l’ange comme une aspiration à fuir la contingence ou à nier la vulnérabilité des hommes. 

Dans le dernier tableau, le mot PRUDENTIAL s’affiche à l’envers, suspendu en fond de scène. Il fait écho à celui de SECURITE qui était repris au deuxième « acte » . De façon illusoire, l’homme a cru aux leurres du bonheur vanté à Indian Hill. Mais, l’épidémie de poliomyélite, comme la pandémie du COVID nous l’a montré très récemment, rappelle la fragilité de sa condition.

Cantor, le chantre du « pourquoi ? » ne cesse de questionner Dieu sur les raisons des malheurs qui frappent les hommes, comme de s’interroger sur sa propre responsabilité. A-t-il abandonné les enfants qu’il devait protéger en fuyant pour sa propre sécurité ? A-t-il été ainsi un vecteur du mal ? Ces questions nous invitent aussi à déployer notre regard au-delà du plateau. Que penser d’un pays qui a bâti son Indian Hill sur le sang des Amérindiens ? Que dire de l’inaction de l’Amérique qui a laissé les trains conduire des milliers d’enfants vers les camps de la mort ?


Dans sa précédente création La Réponse des hommes, des questions existentielles étaient formulées. « Qu’est-ce que l’échec nous apprend sur les hommes ? »   Des réponses, également : « Je peux encore respirer sous la douleur », message d’espérance vers un idéal de lumière. Némésis se termine également sur la capacité humaine à trouver le chemin de la résilience.

Les LM de M La Scène : LMMMMM


Némésis

librement adapté du roman de Philip Roth
adaptation Tiphaine Raffier et Lucas Samain
mise en scène Tiphaine Raffier

création aux Ateliers Berthier 23 mars – 21 avril

avec Clara Bretheau, Eric Challier, Maxime Dambrin, Judith Derouin, Juliet Doucet, François Godart, Alexandre Gonin, Maika Louakairim, Tom Menanteau, Hélène Patarot, Edith Proust, Stuart Seide, Adrien Serre
et les musicien·ne·s de l’ensemble Miroirs Étendus Clément Darlu Emmanuel Jacquet Lucas Ounissi Clémence Sarda Claire Voisin
avec la participation du Chœur d’enfants du Conservatoire de Saint-Denis direction Erwan Picquet
dramaturgie, assistanat à la mise en scène Lucas Samain
musique Guillaume Bachelé  arrangements musicaux Pierre Marescaux Clément Darlu
scénographie Hélène Jourdan assistée d’Alice Girardet
lumière Kelig Le Bars
vidéo Pierre Martin Oriol
son Hugo Hamman
chorégraphies collectives dirigées par Pep Garrigues
costumes Caroline Tavernier perruques, maquillage Judith Scotto
coordination chœur d’enfants Victoria Molland

cadreur Raphaël Orio


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