Critique La Campagne

mise en scène Sylvain Maurice

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APRÈS LA REPRÉSENTATION ... entretien avec Isabelle Carré, Comédienne

APRÈS LA REPRÉSENTATION ... ENTRETIEN AVEC SYLVAIN MAURICE

Dans La Campagne, Isabelle Carré, Yannick Choirat et Manon Clavel, sous la direction de Sylvain Maurice, rendent à l’écriture de Martin Crimp, son étrangeté et son implicite menace.  Un joli travail d’orfèvre.

Une comédie de la menace

L’histoire, de prime bord, a des allures de vaudeville. Un couple de londoniens vient de s’installer à la campagne. L’homme, Richard, est médecin. La femme, Corinne, s’occupe des enfants. Un soir, au cours d’une conversation, qui semble anodine, il est fait mention d’une jeune femme. Celle-ci, inanimée, a été ramassée par Richard sur le bord de la route. Elle dort maintenant à l’étage de la maison. Rebecca est en fait la maîtresse du mari et la véritable raison du déménagement loin de la ville. Cette révélation fera-t-elle éclater ce couple déjà fragilisé ?

Martin Crimp parvient, par l’écriture, à décentrer l’intrigue de ce trio assez convenu. Aucune résolution finale ne vient clore la pièce. Rebecca, le personnage qui semblait incarner le danger disparaît, sans que rien ne soit dit sur son absence. La vie des deux autres protagonistes ne paraît presque pas en avoir été affectée. Car, la tension dramatique est ailleurs : dans le langage. Chacun des personnages semble fuir une réalité trop oppressante, dans un récit métaphorique qui lui est propre. Celui-ci est, d’ailleurs, tellement chargé d’implicite rancœur, qu’il ne peut être totalement audible pour l’autre. Le dialogue est une illusion, une impossible entente. Chaque prise de parole s’entend comme un discours lourd de souterraines menaces qui déplace l’action hors d’un schéma totalement figé.

Comme l’indique Sylvain Maurice : « Crimp est un dialoguiste exceptionnel. Il propose par conséquent un « théâtre associatif », qui rend le spectateur actif, au présent. Ainsi sommes-nous en permanence en questionnement, à l’intersection de choix multiples » .

Une direction d’acteurs au cordeau

Sylvain Maurice, pour sa dernière mise en scène comme directeur du CDN de Sartrouville, a choisi Isabelle Carré, Yannick Choirat et Manon Clavel pour incarner ce trio « amoureux »  vénéneux. La partition ciselée s’organise à trois voix et fait entendre tous les dysfonctionnements qui régissent les liens entre les personnages.

Isabelle Carré donne au personnage de Corinne une fantaisie subaiguë. Lumineux, espiègle, son jeu à fleur de peau laisse, néanmoins, affleurer les doutes et les tiraillements douloureux, qui taraudent la femme qui se pressent trahie. Dans sa bouche, le récit de ses promenades dans la campagne anglaise résonne comme une rêverie où le danger rode. Au contact de la nature, il semble que l’âme du personnage puisse se dissoudre, se laisser absorber par le vide et la disparition des sentiments. Le spectateur ne peut quitter la comédienne des yeux. Face à elle, Yannick Choirat incarne le mari qui oscille entre la veulerie et la brutalité. Inquiétant, il louvoie dans ses mensonges, sans être animé d’une quelconque affection véritable. Ni pour ses proches, ni pour ses patients. Manon Clavel dresse avec sensibilité le portrait d’une jeune femme sous emprise. 

La scénographie imaginée par Sylvain Maurice en collaboration avec Margot Clavières donne écho à l’étrange partition des interprètes. Une large table centrale en bois concrétise la campagne. Tandis qu’en arrière plan, deux panneaux mouvants encadrent un cyclorama aux couleurs changeantes, présence métaphorique d’un désordre en marche. Entre le palpable et l’impalpable, la collusion des deux espaces éclaire l’effrayant trouble de ces êtres uniquement habités par une pensée qu’ils ne cessent de vouloir maitriser, sans y parvenir.


La Campagne de Martin Crimp, mise en scène par Sylvain Maurice, sera reprise au Théâtre du Rond-Point du 5 au 22 janvier 2023. ♥♥♥♡♡


La Campagne

texte MARTIN CRIMP
mise en scène SYLVAIN MAURICE

avec Isabelle Carré, Yannick Choirat et Manon Clavel
traduction Philippe Djian
assistanat à la mise en scène Béatrice Vincent
collaboration artistique Julia Lenze
scénographie Sylvain Maurice en collaboration avec Margot Clavières
lumière Rodolphe Martin
costumes Olga Karpinsky assistée de Lucie Guillemet
son Jean De Almeidala

 La Campagne de Martin Crimp (traduction de Philippe Djian) : l’ARCHE – éditeur et agence théâtrale www.arche-editeur.com


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