Critique AMNESIA

Mise en scène Sarah M.

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Amnesia de Sarah M. aborde la question de la violence politique et celle de la mémoire meurtrie des héritiers. L’oubli est-il le seul remède pour qu’un pays sous un joug tyrannique puisse continuer à avancer ? La très belle scénographie, où la pénombre règne, emporte l’adhésion. (Découvrir notre interview de Sarah M. sur la chaine YouTube M La Scène)

Amnesia M La Scène

Amnesia : Le crime et ses fantômes

Il était une fois. Ces quatre mots ouvrent de nombreux contes. Dans Amnesia, le spectacle écrit et mis en scène par Sarah M., ils font office de formule magique. « Ce qu’on ne peut dire et qu’on ne peut taire, on l’écrit » , peut-on lire sur un écran au début de la représentation. L’histoire prendra donc la forme d’un conte, mais celle d’un conte macabre et tragique.

Dans un pays qui n’est pas nommé, un roi, un général et un militant politique s’opposent. Ont-ils été proches ? Tout porte à le croire. Des souvenirs communs les unissent mais n’empêchent pas qu’au fil des années la violence ne rompe ces liens passés. L’exercice du pouvoir, les luttes intestines et la brutalité qui en découle vont frapper certains d’entre eux et leurs familles. L’effroi et la cruauté lacèrent ces trajectoires de vie.

Amnesia pose la question de la mémoire des crimes. Les fantômes hantent l’histoire personnelle des sacrifiés et celle des peuples. Pour Sarah M., l’autrice et metteuse en scène, la pièce « parle entre autres de la violence politique. Et de ce qu’un pays, un peuple, doit affronter et choisit parfois d’oublier pour avancer. Mon souhait était d’entrer dans l’Histoire par les héritiers. Par celles et ceux dont les parents, et qui eux-mêmes dans l’enfance, ont subi cette violence. Cela pose la question de ce dont on hérite et comment continuer à avancer, à vivre, à reconvoquer le désir de vivre, malgré des vies en lambeaux, en miettes, des corps meurtris. « 

Le lyrisme pour combattre l’épouvante

Dans une scène inaugurale, les cinq acteurs (Sofiane Bennani, Julien Breda, Hayet Darwich, Hnia El Amrani, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, très convaincants) déplient ensemble une grande bâche noire sur le plateau. De la matière de celle qui peut envelopper les cadavres. Sur ce tapis quasi mortuaire, les protagonistes se livrent à un rituel de purification. Les hommes, torse nu, plongent leurs bras dans des bassines en cuivre remplies d’eau et réalisent leurs ablutions. Une femme, comme un thuriféraire, fait osciller de l’encens vers le public ou autour du corps d’une autre femme.

Ces rites religieux inscrivent la scène non seulement dans un pays oriental mais également dans la violence. Car, les prières sont scandées avec force et brutalité. Comme si, déjà, quelque chose était à expier. Le chant, qui s’élève, ne peut empêcher le corps à corps du présent et du passé. Dans les premiers échanges, il est question du besoin d’aimer mais le seul palliatif proposé est d’embrasser des lèvres royales criminelles.

Les temps se chevauchent. Tous marqués par des actes dont l’horreur éclabousse les femmes et les hommes bien après qu’ils aient eu lieu. Un homme sort de prison. On tranche la tête d’un autre. Face au désir de liberté, on répond par la torture. Face à la trahison, on mutile et on punit la femme, comme le fils. L’effroi saisit face aux événements qui surviennent. Il pourrait rebuter celui qui regarde. Mais le lyrisme de la langue qui se déploie sur scène se dresse pour combattre l’épouvante. « Ce qui s’est imposé à moi c’est une langue qui se devait d’être à la hauteur de l’horreur » indique Sarah M. 

A la manière des peintres ténébristes

La belle scénographie imaginée par Salma Bordes fait elle aussi écran à l’horreur tout en rendant palpable le danger. Un grand rideau de fil sombre encadre le plateau laissant apparaître les ombres qui peuvent surgir ou disparaître à tout moment. Deux moucharabiehs, de chaque côté, au lointain, convoquent les contours flous d’un monde oriental, où celui qui observe ne peut être vu. Quand rien n’est véritablement visible, tout peut arriver. 

La grande réussite d’Amnesia est sans conteste le travail sur la pénombre et la lumière. A la manière des peintres ténébristes, Guillaume Tesson paraît diluer la lumière dans l’épaisseur de l’ombre. L’éclairage s’efface au profit des ténèbres. Les latéraux teintés d’oranger ou d’un blanc glacé occultent la matérialité des formes pour en ouvrir d’autres à l’imagination. Dans le combat entre le clair et l’obscur, la pénombre affirme son pouvoir. Pour Sarah M., il était important « de préserver le regard des spectateurs et de voiler de pudeur l’excès de violence. Le pouvoir de l’imaginaire et de la suggestion est plus puissant que tout ce qu’on aurait pu représenter. »  

Lorsque la lumière se fait plus prégnante, c’est pour laisser place à une parole qui s’affiche aux yeux de tous. En avant-scène, l’opposant prononce un discours devant le public qui devient l’assemblée venue pour l’écouter. Le roi, assis, cigarette à la main, répond, plein de morgue, aux questions d’une journaliste placée au premier rang des spectateurs. 

On peut juste regretter que le texte, notamment celui projeté sur l’écran, ne soit parfois qu’une simple lecture, sans qu’une proposition scénique ne vienne l’enrichir. Ces moments amenuisent l’intérêt de l’ensemble.


Amnesia, de la jeune autrice et metteuse en scène Sarah M., séduit par son esthétique picturale où la profondeur des ombres absorbe la lumière, comme pour mieux dessiner les contours effrayants de la tyrannie et du despotisme.

Les LM de M La Scène : LMMMMM


Après la représentation ... Les interviews de M La Scène : Sarah M.


AMNESIA

texte et mise en scène Sarah M.

Théâtre de la Tempête   

avec Sofiane Bennani, Julien Breda, Hayet Darwich, Hnia El Amrani, Sarah M., Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

dramaturgie Zelda Bourquin

scénographie Salma Bordes 

son Martin Poncet

lumières Guillaume Tesson 

costumes Léa Gadbois Lamer

habillage Andrea Millerand

Traduction Yto Regragui, Mina Rachid


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