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Tout commence toujours par une histoire d’amour

(Soliloque autour d'une disparition) de Pauline Ribat

Pauline Ribat dans Tout commence toujours par une histoire d'amour (Soliloque autour d'une disparition) (c)Christophe Raynaud de Lage
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Au Théâtre de Belleville, Pauline Ribat présente un seule-en-scène intense et émouvant « Tout commence toujours par une histoire d’amour (Soliloque autour d’une disparition) » . Soutenue par la belle scénographie d’Anne Lezervant, l’écriture de l’intime reste profondément théâtrale (voir l’interview vidéo de Pauline Ribat par Marie-Laure Barbaud, M La Scène)

Intimes fragments d’une disparition 

Comment raconter ce qui n’est plus ou n’a jamais été ? Pour parvenir à dire l’abandon d’un père et le vide qu’il a laissé, Pauline Ribat organise un récit à plusieurs voix. L’autrice, l’actrice et le personnage construisent une parole qui multiplie les entrées du « elle » au « je » . Les intimes fragments d’une disparition sont livrés à travers un jeu de miroir. En vingt-huit mouvements, il s’agit de reconstituer l’histoire de Melle R. 

Ce nom, qui ne peut être dit, est celui du père. Celui qui a abandonné la petite fille alors qu’elle avait sept ans. De son patronyme, l’autrice-personnage ne revendique, que l’initiale. Une façon également de faire disparaître l’homme qui a cessé d’être présent. « L’homme au regard turquin » , « L’homme qui m’a mise au monde » suffisent à le désigner. Les périphrases le tiennent à distance. Mais, sa disparition a créé un manque. Un manque et une nécessité de combler ce vide par des mots et une histoire à hauteur d’enfant.

« Ce qui m’intéresse, à travers l’histoire de Melle R. – qui a 7 ans, puis 2x7ans, 3x7ans, 4x7ans – c’est d’observer comment l’absence se sédimente dans l’esprit d’un enfant, comment elle se stratifie à travers les âges et la mémoire et comment le regard qu’on porte sur un évènement a le pouvoir d’agir sur lui et d’en modifier le prisme. » indique Pauline Ribat.

Une très belle scénographie 

La très belle scénographie d’Anne Lezervant soutient les mots et l’histoire fragmentée de Melle R. . Dès l’entrée des spectateurs, un large miroir réfléchit l’image de l’actrice. Assise sur un coffre blanc, celle qui accueille, est déjà double. Ici et ailleurs. Sur le plateau et dans un reflet d’elle-même. En avant-scène, une robe d’enfant à paillettes trace une trajectoire explicite entre l’adulte et la princesse que la petite fille a été dans les yeux de son père.

En fond de scène, des panneaux rectangulaires, suspendus à des filins métalliques, coulissent ou se retournent. Ces surfaces deviennent l’écran où sont projetées les bribes d’une histoire morcelée qui tente de se reconstituer, étape par étape. 3. « L’extravagance d’un coucher de soleil » .  4. « Présentation » . 6. « J’essaie de tenir debout » . Sur ces miroirs fluctuants apparaissent les titres des chapitrages, des photographies de famille, des archives d’enfant, des bouts de textes, de lettres, un certificat médical, des objets en gros plans. Autant de traces qui écrivent, comme des échos, l’histoire qui se construit sur le plateau.

La scénographie d’Anne Lezervant s’attache également à ce qui constitue la mythologie familiale : la rencontre des parents dans un atelier théâtral. Sur le plateau, sept servantes éclairent les mots ou deviennent personnages. Pauline Ribat n’est plus seule. « Quand le noir engloutit tout et avale la couleur » , les lampes posées sur un haut pied font rempart et veillent sur elle. C’est illuminée par l’une d’entre elles, que la locutrice peut enfin  livrer qu’elle est « orpheline d’un père vivant » .

« Parler haut, ce n’est pas parler plus fort »

« Tout commence toujours par une histoire d’amour »  est donc avant tout une déclaration d’amour au théâtre. « L’actrice que je suis a une histoire très forte avec le plateau, puisque je crois que le plateau de théâtre est un espace protégé pour prendre la parole. » explique Pauline Ribat. Mais le plateau est aussi un territoire qu’il faut conquérir pour écrire.

Au début du spectacle, l’autrice-personnage cite une phrase de la dramaturge Déborah Lévy*. « Parler haut, ce n’est pas parler plus fort » . On comprend que Pauline Ribat s’est autorisée à énoncer un désir. Celui de convoquer ses souvenirs et de tendre maintenant un fil entre son enfance et la femme qu’elle est devenue. « Tout commence toujours par une histoire d’amour ( Soliloque autour d’une disparition) » témoigne d’une tentative d’avancer, pas à pas, comme une funambule, afin de mettre en voix et en mots, cette volonté de nettoyer la douleur.

Le spectateur n’est pas laissé sur le bord du chemin. Dès le début, il devient un membre de la famille de Melle R. : le père, la mère, bébé rikiki ou bébé plumeau, le cousin mort d’overdose… A la lueur d’un projecteur à diapositives, l’autrice-personnage présente la cartographie familiale. Aucune photo n’apparaît. Le récit fait foi. Mais, il reprend les noms qui ont été distribués aux spectateurs. Témoins et acteurs malgré eux de l’histoire, ils deviennent également les dépositaires d’un questionnement et les partenaires d’une quête difficile.


Avec humour et force, Pauline Ribat, livre un seule-en-scène intime, maîtrisé et émouvant.


LES INTERVIEWS DE MARIE-LAURE : PAULINE RIBAT


Tout commence toujours par une histoire d’amour ( Soliloque autour d’une disparition) 

Théâtre de Belleville   06/04 > 30/06 – 2022

Mise en scène, écriture & jeu Pauline Ribat 

Dramaturgie Lise Werckmeister 

Collaboration à la mise en scène Lise Werckmeister et Baptiste Girard 

Scénographie Anne Lezervant 

Création lumière François Menou

Création musicale Guillaume Léglise

Création vidéo Vladimir Vatsev

Création costume Aude Desigaux

Régie lumière et générale Florian Delattre

Régie son et vidéo Antoine Meissonnier

Le texte publié aux Éditions Koïnè.

*Déborah Lévy Ce que je ne veux pas savoir, Editions du Sous-Sol, 2020.


 

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