Critique Muljil

Mise en scène Jinyeob Lee

© Shinjoong Kim

Quatre corps, quatre cages de verre, un même souffle retenu. Pour la 80ᵉ édition du Festival d’Avignon, qui a choisi d’inviter la scène coréenne, la metteure en scène Jinyeob Lee plonge dans MULJIL, ses interprètes dans l’eau jusqu’au menton : un spectacle hypnotique sur la solitude et la résilience.

MULJIL : La vie fragile

Quatre prisons de verre. Verticales, dressées, remplies d’eau. À l’intérieur de chacune, un corps s’est glissé, vêtu de ses habits du quotidien. La metteure en scène coréenne Jinyeob Lee a bâti son dispositif comme une expérience de laboratoire, glaçante et fascinante à la fois. On y observe quatre existences enfermées, séparées ; chacune aux prises avec son propre vertige.

Dans MULJIL, l’eau semble être de prime abord un adversaire, qui cultive la tentation de s’y noyer, de s’y dissoudre. Ainsi, dans chaque caisson, un personnage se débat-il avec ses obsessions : une femme enceinte dévore des pommes, un ouvrier lutte contre des matériaux en plastique, une autre femme, obsédée par son image, gonfle artificiellement des parties de son corps, ses seins, ses fesses, une personne transgenre cherche à exister au grand jour. L’eau révèle leur solitude, leur vulnérabilité, leur peur et leur enfermement sociétal.

Le spectacle est hypnotique. Les corps flottent, coulent, remontent, dans une lenteur douce et terrible. Chaque respiration comptée devient suspense. On sait, en les regardant, qu’ils frôlent une limite. Celle du souffle. qui peut manquer à tout moment. Celle, aussi, d’une société qui les broie.

Un danger bien réel

Ce qui frappe, au-delà de l’esthétique, c’est la performance physique. Les interprètes ne trichent pas. Ils retiennent réellement leur respiration, s’immergent réellement au fond des caissons, affrontent un risque tangible. Enfermés dans leur silo de verre, ils ne voient pas leurs partenaires. Ils ne les entendent pas davantage. Chacun est seul face à l’eau, seul face à sa propre apnée. Le danger rôde, presque palpable, à chaque plongée.

Et pourtant, un miracle s’opère. Sans repère commun, sans regard échangé, les quatre corps finissent par se répondre. Un geste ralenti ici trouve son écho plus loin.. Une immersion semble dialoguer avec une autre, à des mètres de distance, sans qu’aucun signal ne soit visible. C’est le mystère le plus troublant de la pièce : cette impression d’un ensemble qui se forme malgré l’isolement, comme si les corps, à défaut de se voir, parvenaient à se connecter autrement.

Cette prouesse chorégraphique doit beaucoup au travail minutieux de la compagnie Elephants Laugh. Rien n’est laissé au hasard. Les lignes tracées au sol, les objets qui s’échappent des poches et remontent à la surface, les regards qui se perdent derrière la vitre : tout participe d’une dramaturgie de la dérive contrôlée. On sent, dans cette précision, des heures de répétition, de tâtonnement, de confiance construite entre des interprètes qui ne peuvent, sur scène, compter que sur eux-mêmes.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
MULJIL mise en scene de Jinyeob Lee
Avec Joonbong Kim Aeri Lee Kwanghyun Ma Hyunsung Seo et des figurants dAvignon Mise en scene Jinyeob Lee Texte Jaeuk Shin Son Jimmy Sert Lumiere Hayoung Jeong Costumes Gyonginn Kim
Cloitre des Carmes

Vaincre l’angoisse pour accueillir l’autre

Puis vient le basculement. Après cette longue traversée du désespoir, quelque chose cède. Les personnages, jusque-là murés dans leur solitude aquatique, trouvent le chemin l’un vers l’autre. Il ne s’agit pas d’un sauvetage spectaculaire.  Lentement, quatre autres personnes entrent sur le plateau. Des échelles sont apportées. Une main se tend. Et bientôt, dans chaque caisson un autre corps rejoint le premier. Le rythme s’accorde. Et c’est à deux, qu’ils commencent un nouveau voyage.

Jinyeob Lee refuse le pathos facile. Elle préfère la suggestion à la démonstration. Ce sont des indices qu’elle ne distille, jamais une morale assénée. Chacun peut y voir une renaissance, une traversée, un exil, une réconciliation au monde. Mais, l’accueil se fait, forgeant l’idée qu’aucun être humain n’est une île, même lorsqu’il se croit seul dans sa cage de verre. La metteure en scène aime à le rappeler : nous sommes tous plongés dans la même mer.

TitreMuljil
TexteJaeuk Shin
Mise en scèneJinyeob Lee 
LieuCloître des Carmes - Festival d'Avignon
DatesDu 4 au 7 juillet
Durée1h
Note4/5
Site officielVoir le spectacle
Distribution

Avec Aeri Lee, Hyunsung Seo, Jaeho Lee, Joonbong Kim, Kwanghyun Ma et Zem-Zem Bizot, Ibrahima Gassama, Oumar Gramboute, Sara Louis, Noella Ouslam
Texte Jaeuk Shin
Son Jimmy Sert
Lumière Hayoung Jeong
Costumes Gyonginn Kim
Régie plateau Wonsuk Choi
Production Bongmin Choi

Production Elephants Laugh
Commande Ansan Street Arts Festival et du Seoul Street Arts Creation Center
Partenariat Producer Group DOT
Soutien Korean Foundation for International Cultural Exchange (KOFICE), K-arts on the Go

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