Sur l’île de Jeju, la terre a longtemps gardé ses morts sans sépulture. Au Festival d’Avignon, dans Island Story, le metteur en scène et comédien sud-coréen Kyung-Sung Lee exhume la mémoire oubliée des massacre de Jeju, sur un plateau de théâtre. Un rituel bouleversant pour rendre un nom, un lieu, une dignité à ceux que l’histoire avait fait taire.
Island Story : un rituel saisissant
Island Story, créé par le metteur en scène et comédien sud-coréen Kyung-Sung Lee, s’avance comme un théâtre à la fois documentaire et mémoriel. Le sujet est lourd. En 1948, un soulèvement a lieu sur l’île de Jeju. La répression qui s’ensuit, fait des dizaines de milliers de morts civils. Un massacre longtemps tu, presque effacé de la mémoire collective coréenne, jusqu’à ce que des ossements soient découverts sous l’aéroport de l’île. Des tests ADN ont ensuite permis à certaines familles d’identifier leurs proches, disparus depuis soixante-dix ans.
C’est de cette découverte que naît le projet. Kyung-Sung Lee raconte avoir été bouleversé par une information qu’il ignorait lui-même. Comment commémorer des milliers de personnes englouties par le silence de l’histoire officielle ? La réponse ne passe pas par le récit historique, mais par la parole vivante. L’équipe a interviewé deux fils et une fille de victimes, recueillant des souvenirs d’une précision frappante, malgré l’érosion naturelle de la mémoire au fil du temps. Ces paroles, enregistrées, écoutées, ont ensuite été transmises aux acteurs pour être portées et restituées sur scène.
Le choix esthétique fondamental de la pièce réside dans la volonté de ne pas incarner. Les comédiens ne cherchent pas à devenir des personnages. Ils disent ce qui leur a été confié. Ils gardent une distance, une forme de retenue presque documentaire. L’émotion n’est jamais ajoutée. Elle se perçoit, en creux, portée par les mots bruts des témoins et la scénographie. Ce refus de la théâtralité classique donne au spectacle une gravité singulière. Le théâtre devient le lieu où se ravive la blessure et où se forge le souvenir.
Tout un paysage sensoriel
Le plateau d’Island Story est fait d’une matière concrète, quasi tellurique. De la terre, amassée en un vaste bac central, occupe le centre du plateau. Des fragments d’os, de vrais morceaux de bois, se mêlent à cette terre comme dans une fosse rouverte, béante, sous les yeux du public. Peu à peu, les comédiens extraient ces bouts de bois du sol et les assemblent, membre après membre, jusqu’à faire apparaître un corps imposant. Un géant de bois, silhouette fragile et immense à la fois, image du disparu qu’aucune sépulture n’avait jamais recueilli. Ce corps improvisé, patiemment reconstitué, passe alors de bras en bras, porté d’un acteur à l’autre, avant d’être reposé, avec soin, dans la terre. Le geste est éloquent. Ce que la violence aveugle a dispersé, le collectif tente de le rassembler, ne serait-ce qu’un instant, avant de le rendre à la terre qui aurait dû l’accueillir depuis longtemps.
Derrière cette fosse, des images sont projetées. L’île de Jeju apparaît par fragments : un cratère de volcan, silencieux et minéral ; une forêt dense, presque impénétrable ; une plage, puis la mer, à l’horizon. Ces paysages, d’une beauté presque idyllique, rappellent que Jeju est aussi une destination touristique célèbre. Le contraste est volontaire. Sous la carte postale, le charnier. Sous la lumière, l’ombre de la terreur.
À ces images s’ajoute le son, capté sur place, en prise directe. Des chants d’oiseaux. Le bruissement du vent dans les arbres. Le ressac de la mer. Rien n’est reconstitué en studio. Cette bande-son, tissée de nature vivante, installe une présence sensorielle de l’île qui déborde le simple décor. Et par bribes, des fragments de témoignages retranscrits viennent se superposer à ce paysage sonore, comme des voix qui refusent de se taire complètement.
Les vivants aux côtés des morts
Une image, pourtant, dépasse toutes les autres en intensité. Une caméra est fixée au dessus du bac de terre, plongée verticale sur la fosse. Un à un, les comédiens viennent y allonger leur propre corps, reproduisant très exactement les positions dans lesquelles les cadavres ont été retrouvés soixante-dix ans plus tard. Position assise, mains liées dans le dos, jambe gauche repliée sous le buste. Rien n’est théâtralisé. Le corps vivant se glisse dans l’empreinte laissée par le corps mort, filmé, projeté, agrandi. Ce n’est plus une représentation, c’est une superposition. Le vivant devient momentanément le disparu, rendant visible ce que soixante-dix ans de silence avaient rendu invisible.
C’est dans ce même mouvement que s’inscrit le dispositif des deux vélos posés sur le plateau. Des acteurs y montent, pédalent, actionnent des dynamos qui alimentent les projecteurs braqués sur les excavations du charnier, sur ce bac où reposent terre, pierres, bois et os mêlés. Sans le pédalage, pas de lumière. Sans l’effort humain, répété, physique, pas de visibilité sur les zones d’ombre du passé. La métaphore est limpide et ne s’épuise pourtant pas dans son évidence : éclairer l’histoire demande un travail de tous les instants, un engagement des corps vivants pour que les crimes tus remontent enfin à la surface.
Ce que cherche finalement Kyung-Sung Lee, à travers ce corps de bois porté de bras en bras, ces corps vivants glissés dans l’empreinte des morts, ces jambes qui pédalent pour faire naître la lumière, c’est un rituel. Non religieux, mais universel. Un espace où le deuil devient possible, où les vivants entrent en relation avec leurs morts, et entre eux. Le théâtre, dit-il, est une pratique rituelle qui relie à ce qui se passe ailleurs, en Iran, en Ukraine et dans d’autres pays. Jeju devient alors un nom parmi d’autres, un point d’ancrage pour une douleur qui ne cesse de se répéter dans le monde. Island Story ouvre, avec pudeur et rigueur, un espace pour continuer à porter la plaie du passé.
Kyung-Sung Lee referme son geste théâtral avec la précaution et la dignité des passeurs de mémoire. À ceux que l’histoire avait fait disparaître, il rend enfin une humble et touchante humanité.
L’Avis de M La Scène :
MMMM (4/5)
Distribution
Avec Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Bae So-hyun, Sung Soo-yeon, Jang Sung-ic
Texte Création collective (Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Jang Sung-ic, Sung Soo-Yeon, Bae So-hyun)
Concept, mise en scène Kyung-Sung Lee
Dramaturgie Kim Seul-gi
Assistanat à la mise en scène, surtitrage Cho Da-eun
Scénographie Shin Seung-ryul
Lumière Kim Hyo-min
Son Kayip
Conception des marionnettes Lee Jee-hyung
Vidéo Hwang Ho-gyu
Archives vidéo Hez Kim
Direction technique son Kim Seo-young
Régie générale Jeong Soo-mi
Relations publiques Kim Nam-hyun
Production Lee Jung-eun
Diffusion Corcordium
Traduction française pour le surtitrage Yumi Han avec la collaboration d’Hervé Péjaudier
Traduction anglaise pour le surtitrage Alyssa Kim