Sur le plateau du 11 Avignon, une fiction vient en bousculer une autre. À partir de la célèbre mystification littéraire de Romain Gary, doublement couronné du Goncourt grâce à son alias Émile Ajar, Delphine Horvilleur imagine une descendance improbable. Il se nomme Abraham Ajar. Grâce au travail de Johanna Nizard et Arnaud Aldigé, ce fils d’un auteur qui n’a jamais existé entame sur scène un monologue hallucinant. L'identité, le sacré, les illusions de l'assignation sont abordés frontalement, parfois dans une dynamique carnavalesque.
Ce personnage semble confiné dans une cave, un "trou juif" dit-il. Cet endroit improbable évoque autant un abri qu’un sépulcre. Johanna Nizard incarne ce rejeton fictif avec une intensité incandescente. Elle glisse d’un genre à l’autre, d’un masque à un autre, dans une performance où le grotesque flirte avec le sublime.
Le texte, dense et volontiers provocateur, tisse des passerelles audacieuses entre la littérature, la religion, et les crispations contemporaines autour de l’identité. Ce n’est pas sans risques. A force de vouloir tout dire, tout interroger, tout déconstruire, la pièce tutoie parfois l’effet de saturation. L'ironie est souvent mordante. Les effets scéniques sont assumés jusqu’à l’excès : lumières crues, sons surpuissants, postures outrancières. Mais cette exubérance revendiquée n’éteint pas la puissance du propos. Elle la fait éclater contre les étiquettes, les dogmes et les assignations stériles.
Diffracter l'identité
Il serait réducteur, pourtant, de ne voir dans Il n’y a pas de Ajar qu’un pamphlet. Car ce qui affleure derrière la charge satirique, c’est une immense tendresse pour les êtres inclassables, pour ceux qui « ne sont pas tout à fait eux-mêmes », pour les identités mouvantes et les héritages bancals. C’est une ode au doute, au flou, à la désobéissance narrative. Johanna Nizard, tour à tour clown tragique, prophète ironique ou enfant perdu, incarne cette complexité avec une rare virtuosité. Elle ne joue pas un rôle. Elle les joue tous. Sa prestation inouïe sidère.
Écrit avec la précision d’un scalpel par Delphine Horvilleur, figure phare du judaïsme libéral et voix engagée de l’universalisme républicain, Il n’y a pas de Ajar ne cherche pas à imposer une vérité, mais à déranger les certitudes. La scénographie conçue par François Menou, faite de fins miroirs rectangulaires suspendus, sur une mer de plastique noir, amplifie cette intention. Elle diffracte le réel, en brouille les contours et réfléchit, littéralement, les identités multiples qu’interroge le texte. Johanna Nizard en prolonge sur scène les diffractions.
Il n’y a pas de Ajar de Delphine Horvilleur, mis en scène par Johanna Nizard et Arnaud Aldigé s’impose comme un acte théâtral salutaire, où l’humour et l’irrévérence fustigent les obsessions identitaires qui conduisent aux pires barbaries.
L'avi de M La Scène :
MMMM (4/5)