Critique Terrasses

mise en scène Denis Marleau

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A La Colline, Denis Marleau restitue le souffle épique qui traverse Terrasses, le texte de Laurent Gaudé. D’une  beauté crépusculaire, le spectacle évoque les attentats qui ont ensanglanté Paris, le 13 novembre 2015. Captivant.

Critique Terrasse Laurent Gaude
© Simon Gosselin

Le Récit des âmes

Le soir du 13-Novembre 2015, trois commandos terroristes perpètrent une tuerie de masse. A Saint-Denis, près du Stade de France, aux terrasses de La Belle Equipe, du Carillon et du Petit Cambodge dans le 11ème arrondissement et au Bataclan, « ils tirent  » à l’arme de guerre. Ils fauchent des vies à la kalachnikov. Le sinistre décompte témoigne de l’horreur du massacre, la même nuit, 130 morts, plus de 400 blessés hospitalisés.

Aux pertes des victimes répond le traumatisme de ceux qui restent. Les survivants, les parents, les amoureux, mais aussi les inconnus. Ceux qui ont vu agoniser un homme ou une femme sur un trottoir, qui ont tenu une main jusqu’à la fin. Ces « victimes par ricochet » qui vivent désormais alourdies de cauchemars. Survivre à l’horreur n’est jamais simple. En témoigne, le suicide le 5 mai 2024, du dessinateur, Fred Dewilde, rescapé du Bataclan. « C’est le troisième suicide dans la communauté des victimes du 13-Novembre, rappelle Arthur Dénouveaux, président de l’association Life for Paris. Avant lui, Guillaume Valette et France-Elodie Besnier n’avaient pu surmonter les tortures psychiques laissées par les attentats.

Terrasses n’est pas une pièce documentaire. A partir de données, certes, réelles, historiques, journalistiques, Laurent Gaudé donne souffle et vie à une vérité humaine. Ainsi que l’écrit Laurent Gaudé en ouverture de sa pièce : « L’histoire fera le récit des faits. Qui fera le récit des âmes ?  » Les personnages de Terrasses, (victimes, parents, policiers, chef de la BRI, médecins, infirmières, passants), mêlent leurs voix pour reconstruire la vibration de la tragédie. Chacun des êtres, qui prend la parole, a une conscience aiguë de ce qui va advenir. Ce sont des âmes vivantes qui, quel que soit leur sort, font récit.

Un chant de belle mort

Denis Marleau s’empare du texte de Laurent Gaudé et en restitue le souffle épique. Il choisit une parole adressée, face public, et plurielle. Le texte est travaillé dans la choralité. Les mots des uns sont repris par d’autres. Bribes de phrases, échos dialogués. Un « chant de belle mort » se fait entendre. Non pour glorifier la mort, mais pour célébrer l’héroïsme de ceux qui ont vécu et partagé cette nuit-là. La puissance de l’ensemble saisit.

Terrasses se déploie dans un univers crépusculaire où les personnages s’arrachent à l’ombre pour exister dans des couloirs de lumière. La scénographie (Stéphanie Jasmin) est mouvante. Au fur et à mesure de l’avancée de la pièce, les larges blocs de granit qui forment le plateau se détachent, s’inclinant dangereusement vers l’abime. Des vides, des trous, se forment. Images de la fosse du Bataclan et de la mort qui peut à tout moment absorber les vivants.

Sur le grand écran de fond de scène, le titre des dix chapitres du texte apparaissent. I. Vivement ce soir. II. Le Règne… Pour accompagner chacun d’eux, la vidéo reproduit des images en noir en blanc. Elles échappent à tout réalisme. Il s’agit souvent d’une réverbération ou d’une poétisation du réel. Un immeuble se reflète dans une flaque d’eau. Une partie d’un stade de foot à travers un rideau de pluie. La tresse d’osier du montant d’une chaise tandis que des feuilles ondulent sous le vent. Des phares qui clignotent dans la nuit.

Au centre de ce dispositif, les comédiens incarnent, au sens plein du terme, ces héros qui se dressent face à d’inexorable. Tous donnent chair, voix et corps à ceux qui vont disparaître, comme à ceux qui vont rester. Une belle communauté sur scène, pour porter haut, ce qui il y a de plus noble et de courageux. Le spectacle se clôt sur un long baiser. Celui « si longtemps retardé » « que plus rien ne peut empêcher. »   L’une des jeunes femmes porte un pull rouge. Comme un cœur ardent qui bat et qui revendique d’aimer.

Terrasses, mis en scène par Denis Marleau, est une pure réussite. Un moment de dignité et d’intense émotion qui célèbre avant tout la lumière.

Les LM de M La Scène : LMMMMM

Terrasses

texte Laurent Gaudé
mise en scène Denis Marleau

Théâtre de La Colline
du 15 mai au 9 juin

avec Marilou Aussilloux, Sarah Cavalli Pernod, Daniel Delabesse, Charlotte Krenz, Marie-Pier Labrecque, Jocelyn Lagarrigue, Victor de Oliveira, Alice Rahimi, Emmanuel Schwartz, Monique Spaziani, Madani Tall, Yuriy Zavalnyouk et Anastasia Andrushkevich, Orlène Dabadie, Axel Ferreira, Lucile Roche, Nathanaël Rutter de la Jeune troupe de La Colline
scénographie, vidéo et collaboration artistique Stéphanie Jasmin
musique originale Jérôme Minière enregistrée avec Guido Del Fabbro au violon, Philippe Brault à la contrebasse et Guillaume Bourque à la clarinette et clarinette basse
lumières Marie-Christine Soma assistée de Raphael de Rosa
costumes Marie La Rocca assistée d’Isabelle Flosi et Claire Hochedé
maquillages et coiffures Cécile Kretschmar assistée de Mityl Brimeur
montage et staging vidéo Pierre Laniel
design sonore François Thibault
conseil chorégraphique Stéfany Ganachaud
assistanat à la scénographie Marine Plasse
assistanat à la mise en scène Carol-Anne Bourgon Sicard et Sérine Mahfoud


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