Critique Maîtres anciens

mise en scène Eric Didry

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Au Théâtre 14, Nicolas Bouchaud adapte le roman de Thomas Bernhard « Maîtres anciens » et, seul sur scène, livre une prestation joyeuse et magistrale.

APRÈS LA REPRÉSENTATION, LES INTERVIEWS DE M LA SCÈNE : NICOLAS BOUCHAUD

Un « Maîtres anciens » explosif

Maîtres anciens est, à l’origine, un roman. L’oeuvre de Thomas Bernhard publiée en 1985, met en scène trois personnages, d’où émerge la figure centrale de Reger, un vieux critique musical. Depuis trente ans, tous les deux jours, celui-ci vient au musée d’Art Ancien à Vienne. Dans la salle Bordone, il s’assied sur une banquette qui lui est réservée par le gardien, face au tableau du Tintoret, « L’Homme à barbe blanche » . Son cérémonial ne varie pas. 

Le narrateur a rendez-vous avec lui mais arrive en avance. Reger, observé de loin, veuf depuis peu, livre alors ses obsessions. Aucun des « maîtres anciens » , qu’il est convenu d’admirer, n’échappe à sa logorrhée iconoclaste. Beethoven, Bach, Malher, l’art ancien ou contemporain, l’État, les professeurs, les journalistes, Heidegger, la liste de ses détestations semble s’étendre à l’entièreté du genre humain. Pourtant, l’amour des hommes s’exprime aussi :  « Nous haïssons les gens et nous voulons tout de même vivre avec eux, parce que c’est seulement avec les gens et parmi eux que nous avons une chance de continuer à vivre et de ne pas devenir fous.  »  Sa parole virulente, sérielle, obsédante, fait exister, ainsi, ceux que Reger paraissait mépriser au plus haut point.

Une comédie orchestrée

Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit et Eric Didry, qui assure la mise en scène du spectacle, ont adapté le roman. Ensemble, ils ont choisi de confier au public le rôle de l’interlocuteur de Reger. L’adresse est totalement revendiquée. C’est dans la salle que commence le jeu. Nicolas Bouchaud, qui interprète Reger, assis parmi les spectateurs se lève et les interpelle, initiant, dès les premiers instants, un dialogue qui ne cessera pas .  » Vous vous demandez sûrement pourquoi je vous ai convoqués ici ?  » lance-t-il vers ceux qui le regardent.

Quand le comédien monte sur le plateau, la conversation amorcée perdure. Le regard est frontal et le jeu instaure volontairement une connivence avec le spectateur. La voix enfle, la colère monte. La force et la virtuosité de Nicolas Bouchaud dressent tout de suite les contours d’un personnage atypique, extrême, à la fureur captivante. 

Des  aphorismes tranchants créent le rire. Le « kitch » est partout, dit Reger. Tout est  » kitchifié » . A commencer par Beethoven et sa « Sonate de la Tempête » . « Le manque de ponctualité est une maladie qui entraîne la mort de celui qui n’est pas ponctuel ». Au même moment, une spectatrice en retard se glisse dans la salle. Mise en scène ? Hasard heureux ? La comédie orchestrée renforce la complicité entre le comédien et le public. 

Le mise en scène d’Eric Didry avive ce lien. Dans le dernier tiers du spectacle, le comédien descend du plateau et invite une personne à le suivre sur scène. Spectatrice véritable ? Membre de l’équipe ? Le doute légitime persiste. Bientôt assise à côté de lui, sur la fameuse banquette, la femme, silencieuse, est la présence amicale qui permet au personnage de se livrer plus intimement. « Quand ma femme est morte, je suis mort… Les Maîtres anciens m’ont aidé à vivre. »  lui confie-t-il. Confession touchante, adressée doublement au public, devenu acteur et partenaire.

 Une scénographie qui cache son jeu

Il n’y a rien de muséal dans la scénographie conçue par Élise Capdenat et Pia de Compiègne. Celle-ci suggère plutôt qu’elle ne montre. Au lointain, le mur se divise en deux carrés. L’un est lisse, peint en vert d’eau. Un rouleau de moquette traîne au sol. Sur l’autre, plus épais, légèrement décalé, est accrochée une large feuille de papier kraft. Celle-ci évoque a minima une oeuvre d’art contemporain. A jardin, un tourne-disques est posé tout près de deux petits bancs. L’espace minimaliste ménage pourtant des surprises.

Nicolas Bouchaud entre et sort par des trappes dissimulées dans l’épaisseur d’un des murs. La musique de Bach s’élève alors sur le plateau vide. Joli moment, comme hors du temps, où « L’art de la fugue » emplit l’espace sonore et visuel. Clin d’oeil également à l’artiste qui a « fugué »  hors du plateau. Autre surprise teintée d’humour, le comédien, à deux reprises, allume des mèches. Des explosions ont lieu sur scène. Performances qui reprennent les installations de l’artiste contemporain suisse, Roman Signer. Puis, au fil de la représentation, l’imposante feuille de papier semble s’animer. Elle se détache, étape par étape, de façon sonore, comme si l’oeuvre prenait vie. A chaque fois, le comédien joue à être le premier surpris de la transformation. La « toile » finit par tomber au sol. A la fin du spectacle, le personnage s’enveloppe dans ce papier immense.

Nicolas Bouchaud indique que « ça les amusait beaucoup de décliner l’idée que Reger pouvait être aussi une oeuvre d’art. »  Assis sur l’un des petits bancs, dos au public, le personnage fixe un petit rectangle lumineux projeté sur le mur. Évocation du tableau du Tintoret qu’on ne verra jamais. Réminiscence proustienne du précieux petit pan de mur jaune auquel Bergotte attache son regard avant de mourir. Invitation à devenir « un artiste de sa propre vie »  selon Thomas Bernhard ainsi que le rappelle Nicolas Bouchaud.

Nicolas Bouchaud dans Maîtres anciens restitue avec panache et humour toute l’explosivité de la langue de Thomas Bernhard.

Les LM de M La Scène : LMMMMM


Maîtres anciens (Comédie)

Théâtre 14

au 23 décembre

De Thomas Bernhard

Un projet de et avec Nicolas Bouchaud

Mise en scène Eric Didry

Collaboration artistique Véronique Timsit

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Traduction française Gilberte Lambrichs
Publiée aux éditions Gallimard
Adaptation Véronique TimsitNicolas Bouchaud et Éric Didry
Collaboration artistique Véronique Timsit
Scénographie et costumes Élise CapdenatPia de Compiègne
Lumière Philippe Berthomé en collaboration avec Jean-Jacques Beaudouin Son Manuel Coursin
Voix Judith Henry
Régie générale, régie son Ronan Cahoreau-Gallier


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