Un mardi soir à la Salpêtrière, la muse du Professeur Charcot a disparu, et c’est tout un système qui bascule dans la fièvre de ceux qu’il prétend soigner. Avec L’Indiscipline, le Threepenny Collective transforme une page méconnue de l’histoire médicale française en un polar d’atmosphère aussi drôle qu’inquiétant.
L’Indiscipline : Une folie à tous les étages
Petit rideau rouge. Grande attraction. Un mardi soir à la Salpêtrière, à la fin du dix-neuvième siècle, l’éminent professeur Jean-Martin Charcot s’apprête à donner sa leçon hebdomadaire. Tout un parterre d’étudiants en médecine et de badauds mondains attend, venu chercher le frisson promis. Voir des femmes “hystériques” , à moitié dévêtues, se livrer à des convulsions émoustillantes. Mais, ce mardi-là, la muse de Charcot, l'”hystérique” la plus célèbre de l’hôpital, a disparu. Voilà l’intrigue que le collectif britannique Threepenny Collective, fondé par d’anciens étudiants de Cambridge, a choisi de porter sur la scène du Off avignonnais. Sous la houlette de son assistant, un certain Gilles de la Tourette, le maître va devoir improviser pour que le rideau ne se lève pas sur un scandale.
Le pari est audacieux. Il s’agit de transformer une page méconnue de l’histoire médicale française en polar d’atmosphère. Agatha Christie n’aurait pu renier cette enquête, si elle n’avait été gorgée d’effluves névrotiques et de relents de foire. Le texte d’Ariel De La Garza Davidoff creuse une question toujours actuelle, celle de la frontière entre maladie et dressage social. Que reste-t-il du symptôme quand l’institution elle-même invente ses codes, ses gestes, ses crises sur commande ?
La pièce observe, avec une ironie mordante, comment un système tout entier peut sombrer dans la même fièvre que ceux qu’il prétend soigner. Car c’est bien de contagion, voire d’hystérie collective, dont il s’agit. L’affolement du tyrannique Charcot face à l’absence de sa vedette se propage, gagne son assistant, les patients fragilisés, devenus récalcitrants, puis le parterre lui-même, qui doit contenir sa frustration.
Une mise en scène qui vire, elle aussi, à la crise
Créé à Avignon en 2025, le spectacle installe d’emblée un climat de vertige contrôlé. Il s’incarne surtout dans le jeu des interprètes. Raphael Ruiz, Fabio Goutet, Sacha Augeard, Clément Jarrige et Daniela Hirsh poussent leurs personnages jusqu’à un point de rupture permanent. Raphaël Ruiz campe un Charcot inquiétant et redoutable. Une sorte de Docteur Mabuse, un savant fou, comme sorti d’un film expressionniste allemand des années 30. Le médecin se mue en illusionniste de foire, dompteur d’un cirque qui échappe peu à peu à son contrôle. L’écriture souligne, avec férocité, l’absurdité d’un pouvoir médical qui invente ses propres délires pour mieux asseoir son autorité.
La partition électronique de Nathan Saudek tisse des boucles vocales et des nappes de cordes qui se déploient de façon circulaire. Cette musique hypnotique accompagne l’action débridée. Le dispositif scénique revendique la théâtralité par le rideau rouge, chargé de révéler le spectacle organisé par les médecins. La présence d’un épiscope d’époque et d’une projection d’images d’archives, en noir et blanc, témoignent de la violence qui a pu accompagner ces recherches “scientifiques” sur la prétendue folie des femmes.
Même si L’Indiscipline manque encore d’un peu de liaison entre les saynètes, l’écriture n’en n’est pas moins originale. L’excès travaillé sur scène est réjouissant et le propos utile. L‘”hystérie” ne se loge plus seulement dans les corps des patientes mais infuse la mise en scène tout entière.
Malgré quelques quelques saynètes qui peinent encore à se relier entre elles, L’Indiscipline du Threepenny Collective, s’impose par une écriture originale et un excès jubilatoire, qui rappelle combien la frontière entre folie et mise en scène du pouvoir reste, aujourd’hui encore, terriblement mince. A voir à Luna Théâtres.
L’Avis de M La Scène :
MMM