Critique Prendre soin

Mise en scène Alexander Zeldin

Photo Jean-louis Fernandez

Au Théâtre de la Ville, Alexander Zeldin installe Prendre soin avec la même obstination froide et précise qui caractérise tout son théâtre : coller au réel jusqu'à ce qu'il brûle, et ne jamais laisser au spectateur le luxe de l'indifférence.

Prendre soin : Hacher l'humain

Des hommes et des femmes de ménage intérimaires se retrouvent, chaque nuit, dans une boucherie industrielle. Entre les mailles de la précarité, ils déjouent l'aliénation par des actes ordinaires : prendre un café, écouter de la musique, bavarder, lire un peu. Le cycle se répète, sans s'écarter du cours normal des choses. Parfois ces êtres isolés se rapprochent, fugacement, presque trop vite.  Avec une sincérité brute et un humour noir qui ne console pas, Alexander Zeldin reprend, avec une distribution française, Beyond Caring, créé à Londres en 2014.

Le spectacle revendique sa légitimité par le réel. Comme toutes les créations d'Alexander Zeldin, l'artiste s'appuie sur une enquête sociale. A la manière naturaliste, telle qu'a pu l'imaginer Émile Zola, le metteur en scène s'est immergé dans le milieu des travailleurs précaires. Son équipe a rencontré des intérimaires. Ses acteurs ont fait le ménage, se levant à six heures du matin pour travailler sur différents sites. Kenza Berrada, collaboratrice à la mise en scène, a poussé notamment les portes d'une école de boucherie parisienne. Le spectacle s'est nourri de cette expérience, in vivo.

La scène s'ouvre sur une salle de repos, froide et sans âme. Celle d'une boucherie industrielle. La nuit, une équipe de cinq employés intérimaires est chargée de tout nettoyer, pour que celle du jour puisse à nouveau y travailler. Dès la première scène, celle de l'embauche, une autolaveuse pour sols est conduite sur le plateau. Bruyante, dangereuse, la machine règne en maître sur les individus. Cet argument ne cessera de se densifier au fil de la représentation. La scénographie ( Natasha Jenkins ) incarne cette logique d'écrasement. Palettes, caissons, convoyeurs modulables, entachés de matière rosâtre, de chair filandreuse, envahissent le plateau. Ainsi, l'espace scénique se transforme en métaphore d'un système qui hache l'humain.

Prendre soin
© Jean-Louis Fernandez

Le cynisme en lumière

Prendre soin apparaît donc comme une injonction. Face au cynisme du système. Face aux basses manœuvres des chefaillons qui parlent de performance, d'autonomie, de flexibilité, mais qui imposent les quotas et les heures supplémentaires aux employés dans le besoin. Le travail sur la lumière ( Marc Williams) prend ici toute sa dimension. La salle n'est pas plongée dans l'obscurité protectrice du théâtre traditionnel. Le public est inclus dans l'éclairage, exposé, visible. Il prend part, de fait, à une réalité qu'il ne peut pas tenir à distance. L'outil dramaturgique fonctionne. Le spectateur, souvent dans la lumière froide des néons,  regarde ces corps épuisés, qui se délitent, hors du confort que la pénombre entretient.

Les cuts au noir, marques de fabrique de l'esthétique d'Alexander Zeldin, brusques, accompagnés de sons brutaux, de grésillements stridents, découpent les scènes comme autant de coups portés à la continuité narrative. Ces interruptions sonores et lumineuses ne sont pas de simples transitions techniques. Elles matérialisent les agressions vécues par les personnages,. Elles éclairent la violence sourde d'un système qui remet les corps à leur place, dès qu'ils s'écartent trop du cadre consenti. Le cynisme du dispositif managérial est ainsi mis à nu par la forme elle-même. C'est précisément là que réside une des forces du spectacle.

La solidarité comme survie

La  mise en scène excelle aussi à rendre palpables, imperceptiblement, les interstices que le système n'a pas encore eu le temps de combler. Ces êtres épuisés, dont si peu de choses est dite, se rapprochent, lors de leur pause. Le désir naît, l'amitié aussi, et la solidarité dans sa forme la plus fragile, celle qui ne proclame rien mais qui tient chaud. Les micro-résistances qu'Alexander  Zeldin donnent à voir ne renversent rien, ne promettent rien. Elles touchent par leur simplicité : un regard tenu une seconde de trop, une salade de pâtes partagée, le passage d'un livre lu à voix haute. Autant d'actes ordinaires qui deviennent, dans ce contexte, des actes de dignité.

Le choix du casting n'est pas neutre Kenza Berrada l'assume sans détour : ce sont les minorités ethniques qui portent ces métiers du soin, du nettoyage, de l'invisible. Alexander Zeldin et elle ont voulu que le plateau soit le reflet d'une réalité sociale que le théâtre institutionnel tend à euphémiser. La composition de la troupe est ainsi un manifeste silencieux, d'autant plus percutant qu'il n'a pas besoin de se nommer. Patrick d’Assumçao, Nabil Berrehil, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani, Juliette Speck, portent la pièce avec intensité et justesse. Ils donnent à leur personnage une humanité révoltante ou  touchante. Cependant, la pièce ne parvient pas à émouvoir et ébranler, autant que Love, présentée en France, en 2022, qui avait été une véritable claque.

Avec Prendre soin, Alexander Zeldin parvient à faire surgir des éclats d'émotion et de tendresse au cœur même du chaos d'une machine sociale qui broie les corps et les existences. Un théâtre du réel, exigeant et humain,

L'Avis de M La Scène :

MMM ( 3/5)

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TitrePrendre soin
TexteAlexander Zeldin , d'après Beyond Caring
Mise en scèneAlexander Zeldin
LieuLes Abbesses
Dates04-12 juin 2026
Durée1h35
NoteMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution

Prendre Soin

Texte et mise en scène Alexander Zeldin , d'après Beyond Caring

Collaboration à la mise en scène Kenza Berrada
Scénographie et costumes Natasha Jenkins
Lumières Marc Williams
Son Josh Grigg
Mouvements Marcin Rudy
Coach vocal Hippolyte Broud
Coordinatrice d’intimité Claire Chauchat

Avec Patrick d’Assumçao Philippe, Nabil Berrehil Nassim, Charline Paul Susanne, Lamya Regragui-Muzio Louisa, Bilal Slimani Mahir, Juliette Speck Esther

Assistante costumes Gaïssiry Sall Assistant son Antoine Reibre Régie générale et lumières Léo Garnier, Erwan Emeury Régie plateau Vincent Rousselle Régie son Victor Koeppel Régie costumes Noémie Reymond, Gaïssiry Sall Construction décor et accessoires Théâtre national de Strasbourg Direction de production Marko Rankov Administration de production Émilie Oudet (Cyclorama)

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