Critique Penthésilée

mise en scène Michael Thalheimer

Photo © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Penthésilée de Heinrich von Kleist, mis en scène par Michael Thalheimer, porté par trois comédiens remarquables de la Comédie-Française, s'abat sur le Théâtre du Vieux-Colombier comme la foudre. Suliane Brahim y incarne la reine des Amazones avec une intensité incandescente qui laisse sans voix.

Penthésilée : Suliane Brahim en majesté

Pour Heinrich von Kleist, sa Penthésilée, écrite entre 1805 et 1807, n'est pas une tragédie comme les autres. C'est une déflagration. Un texte qui pousse le romantisme allemand jusqu'à son bord le plus vertigineux. Un endroit redoutable où l'amour et la mort cessent de se distinguer. Michael Thalheimer, metteur en scène allemand rompu aux grands répertoires, ne cherche pas à l'adoucir. Il en assume toute sa démesure.

Le parti pris dramaturgique est radical dès l'ouverture. Le spectacle commence par sa propre fin. Achille git, mort, couvert de sang, dans les bras de Penthésilée. Puis, le cauchemar se rejoue pour être compris. Cette structure en anamnèse confère à l'ensemble une tonalité de rêve éveillé, un rêve terrible dont il semble impossible de sortir. La guerre de Troie, les Amazones, l'amour foudroyant, le meurtre, l'ensemble flotte dans un espace entre mythe et hallucination.

Kleist avait construit sa pièce sur un renversement. Dans le mythe antique, c'est Achille qui tue Penthésilée avant de tomber amoureux d'elle. Ici, c'est la reine des Amazones qui déchire le héros grec de ses propres mains, de sa propre bouche, dans un état second, avant de se donner la mort. L'amour est le moteur même de la destruction. Michael Thalheimer fait de cette inversion le coeur battant de son spectacle.

La scène comme autel

La mise en scène réduit la distribution à trois interprètes, là où Kleist en convoquait une quinzaine. Penthésilée, Achille, et une troisième figure, désignée simplement comme la Femme, qui prend en charge la parole de tous les autres personnages, à la manière d'un chœur antique. Ce choix ramène la pièce à sa structure archaïque, protagoniste, antagoniste, chœur, et lui restitue une épure qui en démultiplie la puissance.

Dans cet espace ainsi dépouillé, le texte devient l'unique matière. Et quel texte. Traduit par Julien Gracq, qui lui conserve toute son étrangeté magnifique, le langage de Kleist s'apparente ici à un long poème tragique, dense, spiralaire, haletant. Les phrases s'enroulent sur elles-mêmes avant d'éclater. La narration et l'incarnation alternent sans cesse. Les comédiens sont  simultanément acteurs et narrateurs de leur histoire. Ainsi, se crée une tension formelle aigüe.

La scénographie signée Henrik Ahr achève de donner au spectacle sa dimension sacrée. Deux grands pans de granit gris s'élèvent sur un plateau incliné. L'espace est austère, minéral, d'une beauté sans concession. L'aluminium froid réfléchit la lumière, marque les corps.. On pense immédiatement à un autel. Une tombe. Un lieu de sacrifice. Ce n'est pas une métaphore décorative, c'est la logique même du spectacle, car Penthésilée et Achille ne font pas que s'aimer et se combattre sur cette scène. Ils s'y immolent.

Penthésilée Comédie Française
© Christophe Raynaud de Lage

 Un trio ardent 

Suliane Brahim ne quitte pas le plateau de toute la représentation. Ce seul fait dit quelque chose de l'entreprise. La comédienne de la Comédie-Française, toute vêtue de rouge, porte Penthésilée comme on porte une blessure, de l'intérieur, sans relâche, sans échappatoire. Son incarnation est impressionnante parce qu'elle refuse tout effet. Pas de grandiloquence, pas d'ornement. Elle habite la violence et la fragilité de la reine des Amazones avec une précision qui coupe le souffle.

 Suliane Brahim rend simultanément crédibles les deux visages de Penthésilée. La souveraine inflexible, héritière d'un peuple fondé sur la blessure et la loi, et la femme foudroyée par un amour qui contredit tout ce qu'elle est. Ces deux dimensions ne se succèdent pas. Elles coexistent, en une tension permanente. Son corps se déplace sur le plateau, fier, animal, frêle ou redoutable. Carnassière, enfantine, reine guerrière, ou pietà dolorosa, tenant entre ses cuisses son amour mort, la comédienne habite la scène ensanglantée, en majesté.

Face à elle, Sébastien Pouderoux compose un Achille solaire et désorienté, presque trop lumineux pour survivre à cette rencontre. Clotilde de Bayser, dans le rôle de la Femme, assure la tessiture narrative avec une autorité sobre, qui ancre le spectacle dans sa dimension chorale. Ensemble, ils forment un trio ardent. Michael Thalheimer aime rappeler que le théâtre n'a besoin de rien d'autre qu'un bon texte, une bonne histoire, de bons comédiens et peut-être un éclairage. Au Théâtre du Vieux-Colombier, les quatre sont présents.

 

Michael Thalheimer signe une Penthésilée d'une rigueur absolue. A voir : Suliane Brahim y est incandescente.

L'avis de M La Scène : 

MMMM ( 4/5)

Applaudissements après la représentation du 6 juin 2026, au Théâtre du Vieux-Colombier

TitrePenthésilée
TexteHeinrich von Kleist
Mise en scèneMichael Thalheimer
LieuThéâtre du Vieux-Colombier
DatesDu 27 mai au 12 juillet
Durée1h35
Site officielVoir le spectacle
Distribution

Penthésilée — Bande-annonce

Penthésilée

D’après Heinrich von Kleist
Mise en scène Michael Thalheimer
Traduction Julien Gracq
Adaptation Sibylle Baschung et Michael Thalheimer
Scénographie Henrik Ahr
Costumes Michaela Barth
Lumières Stefan Bolliger
Conception sonore Bert Wrede
Collaboration à la traduction et
assistanat à la mise en scène Ruth Orthmann
Assistanat aux costumes Aurélia Bonaque Ferrat
Avec la troupe de la Comédie-Française
Clotilde de Bayser la Femme
Suliane Brahim Penthésilée
Sébastien Pouderoux Achille

La traduction de Penthésilée de Heinrich von Kleist par Julien Gracq est publiée aux Éditions Corti.
L'adaptation originale en langue allemande est représentée par Felix Bloch Erben GmbH & Co. KG, Berlin, Allemagne.
En partenariat avec Arte

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