Emily Terndrup, Frankenstein
Théâtre

Offspring (A Modern Frankenstein)

Mise en scène Emily Terndrup
©marcin Lewandowskig
MMMM
L'avis de M La Scène
Dates
30 octobre- 1er novembre
Durée
1h10
Théâtre
Théâtre de la ville
Dates et réservations→Site du théâtre

Par Marie-Laure BARBAUD, 2 novembre 2026

Critique Offspring ( A Modern Frankenstein)

Mise en scène Emily Terndrup

©marcin Lewandowskig

Au Théâtre de la Ville, dans le cadre du Focus Irlande, la chorégraphe et interprète Emily Terndrup propose Offspring, (A Modern Frankenstein) une œuvre singulière, à la croisée du théâtre et de la danse. En empruntant au mythe de Mary Shelley, elle compose une réflexion contemporaine sur le désir d’enfant, la maternité et la place de la création artistique dans une existence traversée par des aspirations contradictoires.

Offspring (A Modern Frankenstein) : les monstres intimes de la création

Dès l’entrée, le plateau s’impose comme un véritable laboratoire de création, à mi-chemin entre salle de répétition et bloc opératoire. Une table chirurgicale en acier, montée sur roulettes, côtoie un amas de terre. Des projecteurs sur pieds dessinent un espace dépouillé, traversé de lumières crépusculaires (Matt Burke) et de nappes de fumée. À jardin, une régie son, pleinement intégrée au dispositif, permet à la metteure en scène de composer et de déclencher les ambiances au fil du récit : orage, tonnerre, souffle du vent sur une banquise imaginaire. Chaque intervention sonore participe à la construction d'un univers fantastique, avec une belle économie de moyens.

Un enregistreur sur pied et une petite caméra complètent cet ingénieux dispositif. L’artiste semble y consigner ses réflexions en direct sur l’avancée de son travail. Elle y commente ses choix, revient sur certaines scènes, évoque son envie de prolonger un passage particulièrement réussi ou, au contraire, de raccourcir telle séquence. Ces apartés métathéâtraux instaurent une complicité immédiate avec le public. Le spectacle se construit ainsi sous nos yeux, dans un jeu permanent entre le récit, sa fabrication et les réflexions de celle qui le porte.

C’est dans cet espace mouvant que Emily Terndrup convoque Viktor Frankenstein et sa créature, empruntant à Mary Shelley les ressorts de l’horreur gothique pour les détourner vers une matière profondément intime. À l’origine du spectacle, une interrogation personnelle de l’artiste, alors âgée de trente-six ans, sur son désir d’avoir un enfant et sur la possibilité de concilier maternité et carrière artistique. Dans un milieu professionnel rythmé par les tournées et les emplois du temps imprévisibles, cette question prend une dimension existentielle. Comment accueillir une nouvelle vie tout en préservant celle que l’on a patiemment construite ? Le mythe devient alors une métaphore de la procréation, de la responsabilité et du vertige qui accompagne toute création.

Offspring ( An Modern Frankenstein) Emily Terndrup
©Marcin Lewandowski

Quand le corps devient récit

La grande originalité d’Offspring ( A Modern Frankenstein) tient à sa capacité à faire cohabiter la gravité du propos et une fantaisie réjouissante. Le burlesque côtoie le drame et les confidences personnelles prennent des accents d’autodérision savoureux. La créature, interprétée par John Kendall, apparaît avec le visage dissimulé sous un masque de tissu écru. D’une curiosité presque enfantine, elle touche à tout, explore l’espace, découvre les objets et semble s’émerveiller de chaque nouvelle expérience. Cette présence maladroite et imprévisible donne lieu à des séquences facétieuses.

La danse prend progressivement le relais de la narration et donne au spectacle une intensité physique remarquable. Emily Terndrup déploie une gestuelle ample, souple et parfois douloureuse, qui investit aussi bien la verticalité que l’horizontalité. Son corps s’élève, épouse le sol , se cambre sur la surface froide de la table chirurgicale. De beaux duos se dessinent avec la créature, dans une relation physique faite d'approches, de portés, de soutiens et d'abandons. John Kendall et la danseuse composent alors un étonnant jeu de correspondances : la créature semble tour à tour extérieure à son créateur et intimement liée à lui.

Car Emily Terndrup accueille la créature dans son propre corps, et lui offrant une seconde existence par le mouvement. Deux présences se répondent ainsi, celle de la danseuse et celle du monstre. Elle l'accompagne, le soutient, le guide dans ses premiers gestes, comme une mère auprès de son enfant. Ces moments chorégraphiques, d'une grande expressivité, donnent une profondeur inattendue à la relation. La créature devient à la fois un être à apprivoiser, une extension de soi et le symbole de cette responsabilité nouvelle qui accompagne toute naissance.

Offspring ( A Modern Frankenstein) Emily Terndrup

Une œuvre hybride, entre drôlerie et émotion

Cette circulation entre théâtre, danse et performance révèle toute l'étendue du registre d'Emily Terndrup. Comédienne, conteuse, danseuse et metteure en scène, elle passe d'une adresse complice au public à une incarnation physique exigeante, avec un sens du rythme particulièrement affûté. La construction à vue, les commentaires enregistrés et les changements de registre entretiennent une réjouissante liberté formelle. Le spectacle joue avec ses propres artifices, assume ses détours et transforme ses hésitations en ressorts dramaturgiques. Cette dimension artisanale et volontairement ludique donne à l'ensemble une fraîcheur qui séduit.

Derrière cette fantaisie se dessine une réflexion sensible sur la condition des femmes artistes, et plus particulièrement des danseuses confrontées à la temporalité de leur corps. La maternité engage une transformation profonde, susceptible de bouleverser une carrière patiemment construite. Entre vocation artistique, désir de famille et responsabilité parentale, Emily Terndrup donne une incarnation concrète à ce dilemme.

Au terme de cette traversée, Offspring (A Modern Frankenstein) s'impose comme une proposition théâtrale inventive et profondément attachante. La sobriété du dispositif scénique, les ambiances sonores, les lumières crépusculaires et la puissance évocatrice des séquences chorégraphiques composent un ensemble d'une belle cohérence. Mais c'est surtout la présence d'Emily Terndrup, sa liberté de jeu et son engagement physique qui donnent au spectacle son véritable relief. En faisant de Frankenstein le compagnon inattendu de ses interrogations sur la maternité et la création artistique, elle transforme une histoire d'horreur en une aventure humaine tour à tour hilarante, troublante et émouvante.

Offspring ( A Modern Frankenstein) d'Emily Terndrup rappelle avec finesse que toute naissance, artistique ou humaine, porte en elle sa part de vertige, de peurs, de beauté et d'inconnu.

L'avis de M La Scène :

MMMM

 

TitreOffspring (A Modern Frankenstein)
TexteEmily Terndrup
Mise en scèneEmily Terndrup
LieuThéâtre de la ville
Dates30 octobre- 1er novembre
Durée1h10
NoteMMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution

Mise en scène et texte Emily Terndrup
d'après Mary Wollstonecraft Shelley
Son et composition musicale Michael John McCarthy
Lumières Matt Burke
Chorégraphie en collaboration avec Luke Murphy, Kath Duggan, Ryan O’Neill

Avec Emily Terndrup

 

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