Mahabharata, Pauline Bayle
Théâtre

Mahabharata, une histoire de la violence

Mise en scène Pauline Bayle
©Cristophe Raynaud de Lage
MMMMM
L'avis de M La Scène
Dates
du 29.09 au 24.10.2026
Durée
3H
Théâtre
Théâtre public de Montreuil
Dates et réservations→Site du théâtre

Par Marie-Laure BARBAUD, 24 octobre 2026

Critique Mahabharata, une histoire de la violence

Mise en scène Pauline Bayle

©Cristophe Raynaud de Lage

Au Théâtre Public de Montreuil, Pauline Bayle s’empare de l’immense épopée indienne, Le Mahabharata, pour faire du théâtre une arène où les corps, les images et la danse racontent l’engrenage de la violence. Une traversée d’une beauté saisissante, placée sous le signe d’un destin qui, une fois enclenché, semble emporter toute possibilité de retour. Magnifique.

Mahabharata : le théâtre de l’irréversible

Tout commence dans le noir. Du fond de la scène, une faible lumière traverse le plateau dans l’obscurité. Une femme la dépose à l'avant-scène. Un projecteur éclaire alors Vyasa, interprété par Nirupama Nityanandan. Figure de l’auteur autant que témoin de sa propre création, elle ouvre les portes du Mahabharata, mêlant la langue indienne et le français. Le dénuement donne à l’instant sa force inaugurale. Le titre du spectacle, MAHABHARATA, en lettres capitales, se hisse alors, semblant émerger des tréfonds de la terre. Accompagné par la musique puissante et envoûtante de Maria Laurent et Guillaume Bachelé, quelque chose vient de se mettre en marche. Le destin, la mort sont désormais annoncés. Le théâtre se fait alors le lieu de l'irréversible.

À cette entrée en matière répond une scénographie d’une remarquable force symbolique. Au-dessus du plateau, un immense cercle suspendu évoque une lune voilée. L'astre d’acier semble éclairer un monde déjà condamné à sa propre dévastation. Au-dessous, une arène de sable accueille les affrontements. La figure circulaire surplombe les protagonistes et les enferme, elle figure ce mouvement perpétuel de la violence qui ramène les êtres à leur point de départ. Ainsi, chaque victoire prépare une défaite future. L’espace se charge d’une dimension cosmique et le sable, matière élémentaire et fragile, devient le territoire où s’inscrivent les blessures de l’humanité.

Le cercle se transforme également en écran. Il accueille les visages filmés au plus près. Les gros plans saisissent les expressions et les regards quand les personnages tentent d’imposer leur vérité. Le récit épique gagne par la vidéo une intimité troublante. La caméra rapproche les corps et expose les émotions. Chacun peut désormais infléchir le récit. Pauline Bayle fait ainsi de la représentation elle-même un enjeu de pouvoir. Raconter, c’est déjà agir sur le monde. Et peut-être, aussi, participer à sa perte.

Mahabharata, Pauline Bayle
© Christophe Raynaud de Lage

L’identité à l’épreuve du chaos

La construction du spectacle, en deux parties, épouse les grandes fractures du récit. L’entracte prend la forme d’une ellipse temporelle. Il condense les douze années d’exil des trois frères Pandava. Durant la treizième année, pour respecter leur promesse, ils doivent dissimuler leur identité. Sur une estrade, le spectacle s’organise comme une représentation dans la représentation. Les actrices apparaissent masquées, leurs voix déformées, leurs gestes saccadés, semblables à ceux d'automates. Cette mise en abîme s'amuse à jouer de l'apparition et de la disparition. Grâce à un fond bleu, et à des projections vidéo d'images d'Épinal animées ( château, champ de bataille), les personnages agissent de façon magique.

Cette séquence, traversée par une étrangeté grotesque, convoque une esthétique qui rappelle Scenes from a Marriage, le spectacle de Markus Öhrn présenté à l’Odéon en mai 2026. On retrouve les visages soustraits à leur lisibilité immédiate, les voix altérées qui creusent un écart entre l’être et son apparence. Chez Pauline Bayle, toutefois, cette déformation prend place dans une dramaturgie plus vaste. Celle d’une identité que les circonstances obligent à recomposer, avant que la violence du monde ne vienne fissurer cette fragile liberté. Le masque protège dans un premier temps. Avant que l'inexorable soif de pouvoir et de haine ne reprenne ses droits.

Les affrontements prennent la forme de compositions chorégraphiques où les corps dessinent les rapports de force ou esquissent les attaques. L'écriture des combats, stylisée, graphique, balaie les représentations convenues de la violence. La distribution exclusivement féminine ( Agnès Belkadi, Hélène Chevallier, Julie Grelet, Viktoria Kozlova, Nach, Nirupama Nityanandan, Clémence Pillaud, Jenna Thiam) déplace également notre imaginaire de la puissance et de la domination. Ces interprètes formidables investissent la force physique avec une souveraineté saisissante. La beauté et la puissance du geste accompagnent la montée de la catastrophe, dans un contraste qui rend la destruction encore plus terrible.

Mahabharata, Pauline Bayle
© Christophe Raynaud de Lage

 Le lieu de la catastrophe

À mesure que la guerre se déploie, l’espace scénique se transforme en territoire ravagé. Des trappes d’acier s’ouvrent dans le plateau.  Sous le sable, de nouvelles profondeurs se révèlent comme si la terre elle-même cédait sous le poids des événements. Les captations vidéo participent au chaos. Les images en plongée écrasent les corps, les gros plans exacerbent la douleur ou la haine des combattants. Le plateau devient le lieu morbide d’une catastrophe. Un personnage ratisse le sable. Dans ces espaces rectangulaires, les cadavres sont successivement déposés, adultes et enfants. L’arène se transforme en espace funéraire.

La parole de Vyasa, dès l’ouverture, annonçait cette issue avec une lucidité implacable : « Ici, il n’y aura pas de catharsis, on ne trouvera que de la destruction. » Toute la représentation semble procéder de cette déclaration. Le Mahabharata de Pauline Bayle refuse le confort d’une résolution qui viendrait apaiser le spectateur. La violence circule d’un camp à l’autre, les victimes deviennent à leur tour des oppresseurs, les décisions prises au nom d’une justice particulière engagent des conséquences qui échappent à leurs auteurs. La tragédie réside dans cet engrenage, dans cette manière qu’ont les êtres de contribuer eux-mêmes à l’effondrement du monde qu’ils prétendent défendre. La mort achève chaque combat et prépare le suivant. Le cercle, toujours, se referme.

En faisant du Mahabharata une réflexion sur les conséquences de l’action humaine, Pauline Bayle inscrit cette épopée millénaire dans les inquiétudes de notre temps. Les conflits qui déchirent les sociétés, les logiques d’affrontement qui gouvernent les relations humaines, la dévastation d’un environnement soumis à des forces qui le dépassent, tout converge vers une même interrogation sur la responsabilité. La metteuse en scène, qui a choisi de suivre le destin de la jeune génération des guerriers, donne également à voir le poids d’un héritage. Les enfants reçoivent un monde instable, façonné par les décisions de ceux qui les ont précédés. À eux revient la tâche douloureuse d’inventer un nouvel ordre au prix de la disparition de l’ancien. Le spectacle se clôt sur une terre dévastée et un feu purificateur au centre du plateau.

Mahabharata, une histoire de la violence de Pauline Bayle, frappe par son ampleur et sa beauté formelle. La noirceur qui sous-tend l'épopée n'en devient que plus pénétrante. Comment habiter un monde que nos propres actes condamnent à détruire ?

L'avis de M La Scène :

MMMMM

TitreMahabharata, une histoire de la violence
TexteAdaptation Pauline Bayle
Mise en scèneMise en scène Pauline Bayle
LieuThéâtre public de Montreuil
Datesdu 29.09 au 24.10.2026
Durée3H
NoteMMMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution

Adaptation et mise en scène Pauline Bayle
Avec Agnès Belkadi, Hélène Chevallier, Julie Grelet, Viktoria Kozlova, Nach, Nirupama Nityanandan, Clémence Pillaud, Jenna Thiam
Et les enfants (en alternance) Dario Bensignor, Béla Carcel Cazi, Jade Guisguillert, Anaëlle Zhao
Scénographie Marion Flament, Pauline Bayle assistées de Klervi Kerouedan
Costumes Pétronille Salomé assistée d'Irène Jolivard et Nathalie Saulnier
Marionnettes Anaïs Heureaux
Lumières Mathilde Chamoux assistée de Tom Cantrel
Vidéo Jérémie Scheidler
Musique Maria Laurent, Guillaume Bachelé
Regard chorégraphique Nach
Son Marion Cros, Thibault Lamy
Assistante à la mise en scène Céline Gaudier assistée de Gwen Le Pessec et Clément Istre
Assistante à la mise en scène en tournée Isabelle Antoine
Conseillère dramaturgique Karthika Naïr
Traduction tamoule Koumarane Valavane
Régie générale et plateau Clément Casazza, Germain Le Goff
Régie lumière Alain Larue, Jérôme Delporte, Emilie Fau
Régie son Benoit Frech, Tom Vanacker, Loïc Waridel
Régie vidéo Sophie Blons, Antoine Lombardot
Construction décor Atelier du Théâtre du Nord
Audiodescription Lucie Béguin, avec le soutien de l’Onda, Office national de diffusion artistique

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