Critique Scenes from a Marriage

Mise en scène Markus Öhrn

Photo Simon Gosselin
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Âmes sensibles s’abstenir. À L’Odéon, Markus Öhrn adapte Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman et offre une oeuvre, qui secoue, dérange et questionne, où se conjuguent images sanglantes et poésie facétieuse. Un théâtre puissant et viscéral qui s’imprime durablement mais peut choquer.

Scenes from a Marriage : Un théâtre de la cruauté à vif

Markus Öhrn s’empare avec une audace féroce de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, transformant ce qui n’était qu’une chronique intime en un théâtre de la cruauté à vif. Aux confins du grotesque et de la farce sanglante, la mise en scène, réalisée au scalpel, organise une déconstruction sans concession de la narration. Jean et Marianne ( dans cette version française), ne se contentent plus de s’aimer, de se déchirer, et de revenir inlassablement l’un vers l’autre. Le couple s’enferme dans une spirale de pulsions hallucinées. et mortifères

Tout se joue dans une vaste boite fermée, immaculée, d’une blanc clinique. Les deux protagonistes (interprétés magistralement par Hélène Morelli et Mathieu Perotto) avancent masqués, comme prisonniers d’un carnaval morbide. Leurs masques blancs, aux yeux exorbités, aux rictus figés, dressent l’image d’automates tragiques. Les voix déformées, les interjections répétées, la surenchère sanglante, les gestes parfois outrés, composent un univers oscillant entre le Grand-Guignol et le cartoon macabre. Cette esthétique excessive agit comme un révélateur. Derrière les artifices surgit une vérité nue : celle des violences domestiques, physiques ou psychologiques, enfouies sous les conventions sociales et les mythologies de l’amour romantique.

Une scénographie sanglante et viscérale

Sur le plateau, l’horreur charnelle éclate dans l’espace froid, baigné de lumière aveuglante. Rythmées par une bande son riche et souvent saturée (Hans Appelqvist), des images choc s’imposent à la vue. Un cordon ombilical pend à l’entrejambe de Marianne lorsqu’elle s’extrait du lit, en pyjama de soie. Tandis qu’elle rampe au sol, il laisse derrière elle des trainées rougeâtres. Plus tard, le sac du fœtus, pulvérisé avec frénésie contre les parois de la chambre, éclabousse les murs de projections écarlates. Vestiges d’une vie fœtale fantasmée, brutalement brisée, par les non-dits et l’âcre ressentiment du mari et de sa femme.

Autre moment éprouvant, dans la dernière scène, Jean et Marianne s’affrontent dans une lutte sanglante. Couteau, hache, orchestrent la boucherie. Les corps éventrés laissent jaillir moult viscères. Les organes exposés deviennent pourtant une matière dramatique étrange. Un prolongement macabre et répugnant de leur combat. Amour, soif de domination, d’avilissement, et volonté d’anéantir l’autre, s’entrelacent. Eros et Thanatos réunis, dans ces pulsions contraires. La surenchère de violence mêle répulsion, fascination et rire libérateur. Le sang cependant n’est pas gratuit. Il s’impose comme le révélateur cru et impitoyable des maux profonds qui rongent encore le couple. Leurs entrailles, à vue, en témoignent.

La connivence par l’humour 

Cependant, Markus Öhrn ne se limite pas au spectacle visuel de cette violence. Il instille aussi des respirations parsemées d’humour, souvent caustique. La facétie offre un contrepoint bienvenu à cette tragédie venimeuse. Le spectacle s’organise en quatre scènes. Avant que chacune ne commence, le metteur en scène, en voix off, en anglais, s’adresse avec une bonhomie complice au public. Les « cher public » rythment les entrées en matières. Celles-ci assurent, de facto, dès le début une proximité de connivence. Elles permettent également de dédramatiser momentanément la tension intense ressentie quand une scène violente se termine. Elles invitent ainsi à une prise de recul lucide, évitant que la noirceur ne devienne étouffante.

Le petit rideau rouge, qui s’ouvre et se clôt, pour chaque scène, entretient l’idée d’un castelet, à l’intérieur duquel les personnages évoluent comme des marionnettes. Les deux pans de tissus se ferment également quand la violence crue, par trop réelle, envahit le plateau. Deux ans se sont écoulés après la séparation de Jean et Marianne. Jean est parti avec une femme plus jeune. Mais, contre tous les a priori sociétaux construits, quand Marianne entre, pour signer les papiers du divorce, c’est une femme épanouie qui s’avance. Comme libérée du carcan marital, elle a renoué avec sa sensualité et sa sexualité. Son masque même a changé. Jean, abattu, qui lui fait face, essaie alors de reprendre le pouvoir par les coups, voire par une tentative de viol. La menace terrible se perçoit, mais, le rideau se ferme, laissant l’imaginaire faire son noir travail, par les sons et gémissements qui parviennent du plateau.

Un duo redoutable de comédiens 

Le spectacle s’achève cependant sur une image presque onirique, sauvagement chromatique. Dans une lumière rouge incendiaire qui baigne tout le plateau, Jean et Marianne, viscères pendantes, dansent enlacés, sur les notes nostalgiques de « True Colors », Les deux personnages chantent à l’unisson la chanson de Cyndi Lauper, comme deux âmes emmurées dans leur connivence malsaine, ambivalente, où s’entrelacent douleur, tendresse et désespoir. Cette dernière scène, à la fois apaisée et cauchemardesque, installe un point d’équilibre fragile entre le chaos et la rédemption impossible.

Dans ce maelström d’émotions profondes et contradictoires, Hélène Morelli et Mathieu Perotto livrent une interprétation époustouflante, maîtrisant la complexité de ces personnages masqués et incarnés à la fois. Leur jeu physique, souvent aux confins du mime, réussit à transmettre subtilement des tensions psychiques intenses, des accès de violence ciselée et des moments d’une fragilité bouleversante. Il s’agit d’une plongée dans les abîmes d’un lien conjugal fracassé, qui se poursuit dans une complicité morbide. Une performance redoutable mais parfaitement réussie.

L’Avis de M la Scène :

MMMM ( 4/5)


Scenes from a Marriage

Odéon-Théâtre de l’Europe

du 20 mai au 07 juin 2026  Odéon 6e

d’après Ingmar Bergman

adaptation et mise en scène Markus Öhrn

Avec Hélène Morelli, Mathieu Perotto

scénographie
Markus Öhrn

costumes, masques, perruques
Elin Maria Johansson

création son, composition 
Hans Appelqvist

lumière 
Anton Andersson

assistant à la mise en scène 
Simon-Elie Galibert

traduction 
Marianne Ségol 

production
Odéon Théâtre de l’Europe