Au Théâtre des Abbesses, David Lescot présente, L’Enfant unique, une partition théâtrale pleine de fantaisie, où les mots jouent leur musique et l’enfance cherche sa voie/voix. Une création originale, pleine de charme.
L'Enfant unique : L'enfance en fugue
L’Enfant unique de David Lescot ouvre un horizon à deux faces. Cet enfant est-il le seul que le couple aura ? Ou son destin, sa trajectoire, sa manière de grandir feront-ils de lui un être unique ? Le texte suit Myrto, une enfant, de sa naissance à l’adolescence. Myrto, par son prénom, entre dans la vie sous les auspices de la beauté et de l'amour. Mais son petit coeur défaillant, dès le début, en danger, doit être réparé. Une projection de ce qu'il adviendra par la suite. Au fil de son histoire familiale, l’amour se mêle aux peurs, aux espoirs, aux trahisons, aux incompréhensions, aux rejets. Une question traverse le spectacle : jusqu’où les parents peuvent-ils guider un enfant dont la personnalité leur échappe peu à peu ?
Au centre du plateau, une structure en amphithéâtre évoque un immense jeu de construction. Trois marches organisent les déplacements, de l’arrière vers l’avant, du sol vers les hauteurs. Sous les gradins, des tiroirs coulissent à vue et transforment l’espace en hôpital, salle d'accouchement, salon familial, piscine, conservatoire, station service, ou commissariat de police. Les lieux disparaissent ou surgissent au gré des scènes. Les personnages y déambulent, s’aiment, se déchirent, se perdent, se retrouvent. Cette scénographie inventive insuffle au spectacle un mouvement constant et une réjouissante liberté.
David Lescot, qui signe le texte, la composition musicale et la mise en scène, découpe la vie de Myrto en séquences brèves. La rencontre de ses parents, sa naissance à risque, les bonheurs de l’enfance et les heurts de l’adolescence, composent une succession de tableaux vifs, quasi cinématographiques. Les noirs diffus marquent les ellipses et accélèrent le temps. De cette construction naît un portrait sensible, rythmé, où les années défilent sous nos yeux.
La musique au cœur du langage.
Les mots ont ici du souffle et du nerf. Les phrases fusent, se scandent, prennent des accents poétiques ou se lancent dans des passages slamés. Les voix se répondent et les échanges se transforment en véritables partitions polyphoniques. La parole devient matière musicale, avec ses accélérations, ses suspensions, ses envolées, ses reprises, Cette écriture singulière donne au spectacle une saveur immédiate et une présence sonore qui captive.
Le piano, la harpe et la flûte traversière accompagnent les scènes, parfois en sourdine, parfois avec éclat. Les doigts des interprètes frappent la structure. Les tapotements dessinent des pulsations. Les battements d'un métronome imposent la mesure. Chaque son trouve sa place dans cette composition qui épouse les mouvements du récit. La musique souligne les émotions ou les dialogues et nourrit les changements d’atmosphère. Elle forme avec le texte et la mise en scène un ensemble cohérent, vivant et profondément original.
Le spectacle possède un charme immédiat. Les inquiétudes parentales, les excès de prudence et les maladresses du quotidien donnent lieu à des situations savoureuses. L’humour allège les tensions sans en gommer la portée. Au fil des années, les adultes s’accrochent à leurs convictions tandis que Myrto affirme ses propres désirs. Les failles de la famille et les contradictions de chacun apparaissent bientôt. Derrière la fantaisie, David Lescot observe avec acuité les difficultés du dialogue entre les générations.
Un chœur sensible
Les interprètes constituent un choeur à l'unisson. Ludmilla Dabo prête à la mère sa présence altière et sa sensibilité. Antoine Sarrazin incarne le père avec une justesse qui sert les tensions du couple. Sarah Brannens relève un défi de taille. La jeune comédienne campe Myrto de l’enfance à l’adolescence et donne vie aux métamorphoses du corps et de l'âme du personnage. Autour d’eux, Yannick Morzelle, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon et David Lescot, composent un chœur sensible, où le langage est pulsation. Tous passent d’un rôle à l’autre avec une belle vivacité.
L’originalité de L’Enfant unique tient à l’accord subtil entre la scénographie mobile, le travail musical et le récit fragmenté. Les interprètes investissent chaque espace avec une énergie communicative, tandis que les changements de lieux et de situations entretiennent un mouvement continu. La forme trouve ici sa pleine justification. Raconter une enfance revient à faire entendre les langages successifs qui accompagnent sa croissance et sa trajectoire de vie. Car, grandir, c'est aussi échapper aux attentes parentales, et c'est se confronter, seul, à ses choix.
Quelques longueurs ralentissent la dernière partie, dont le rythme perd alors un peu de son allant. L’ensemble conserve pourtant une belle fraîcheur. L’inventivité de la scénographie, l’audace de l’écriture musicale et l’engagement des interprètes composent un spectacle plein de charme, porté par une véritable cohérence artistique.
L’Enfant unique de David Lescot raconte à la fois la singularité d’une enfant et celle d’un spectacle qui cultive sa propre voie, avec fantaisie, rythme, finesse et charme.
L'Avis de M La Scène :
MMMM
Distribution
CIE DU KAÎROS
Texte, composition musicale et mise en scène David Lescot
Scénographie Alwyne de Dardel
assistée de Inès Mota
Lumières Juliette Besançon
Costumes Mariane Delayre
Assistanat à la mise en scène Mona Taïbi
Stagiaire assistanat à la mise en scène Alixe Pineau
Avec Ludmilla Dabo, Antoine Sarrazin, Sarah Brannens, Pauline Collin, Mirabelle Kalfon, Yannick Morzelle, David Lescot
Régie générale Olivier Delachavonnery
Son Damien Helary, Alexandre Borgia
Diffusion Carol Ghionda
Production Véronique Felenbok
Administration Marion Arteil