Critique Sur les ossements des morts

mise en scène Simon McBurney

2 079

Sur les ossements des morts, mis en scène par Simon McBurney, s’inspire du roman-fable d’Olga Tokarczuk, pour affirmer les liens profonds qui unissent la nature à l’humanité. La richesse du travail sur la lumière et les projections vidéo permettent au spectacle d’échapper au piège redoutable d’une adaptation trop illustrative. 

Sur les ossements des morts

Sur les ossements de morts : un plaidoyer pour la vie

Les animaux victimes de la violence des hommes peuvent-ils décider de se venger ? Les événements macabres qui surviennent dans le village isolé au sud de la Pologne où elle vit, amènent l’héroïne à se poser cette question. Janina Doucheyko est une ancienne ingénieure qui passe désormais son temps entre ses cours d’anglais auprès d’écoliers et les horoscopes qu’elle établit. Cette femme d’une soixantaine d’années collectionne les dates de naissance et de mort. Elle dresse des schémas censés déterminer l’heure du décès à venir d’une personne. Des voisins et des responsables locaux meurent de façon mystérieuse. Janina, fervente défenseure de la cause animale, se persuade alors que les bêtes châtient ceux qui les chassent et les massacrent. L’enquête commence entre humour et effroi. 

« Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit. »  C’est par cet aveu teinté d’intime dérision que s’ouvre le roman, Sur les ossements des morts, d’Olga Tokarczuk, autrice polonaise, prix Nobel de littérature en 2018. Le titre s’inspire d’un vers du poète anglais William Blake : « Drive Your Plow Over the Bones of the Dead »  (« Conduis ta charrue par-dessus les ossements des morts »  ). Celui-ci est extrait des Proverbes de l’enfer, dans The Marriage of Heaven and Hell (1793).

Simon McBurney place son adaptation sous le signe de la fidélité. La voix combattante et facétieuse de l’héroïne est mise scéniquement en exergue. Peut-être un peu trop.

Violence et onirisme

Pour Simon McBurney, il était important que la parole de cette femme engagée soit entendue. La narration est donc au cœur du spectacle. Un micro trône en avant-scène, au milieu du plateau. Dès le début, salle allumée, une femme entre et s’en saisit. « Je veux vous raconter une histoire... » dit-elle. Le récit à la première personne est celui de l’héroïne, Janina Doucheyko, formidablement interprétée par Amanda Hadingue. Des pans entiers du roman d’Olga Tokarczuk sont dits et restitués face public. La position centrale et statique de l’actrice-narratrice induit une grande immobilité. Les scènes évoquées sont régulièrement traduites physiquement par des déplacements collectifs ou les gestes des autres acteurs, souvent réduits à des silhouettes anonymes. Ce doublement du propos par la simple illustration déçoit quelque peu.

Heureusement, le travail sur la lumière (Paule Constable), sur le son (Christopher Shutt) et sur la vidéo (Adam Smith) apporte au spectacle la force ou l’onirisme qui lui manquait. Des flash puissants coupent les différents tableaux. Ils aveuglent volontairement la salle comme s’il s’agissait d’éveiller la conscience de ceux qui regardent. Des sons retentissants doublent souvent les éclairs fulgurants. Des coups de feu résonnent semblablement aux coups fatals d’une tragédie en marche. La violence contre les animaux, chassés, dépecés, dévorés, déborde le plateau.

Parallèlement, sur l’écran de fond de scène sont projetées des images qui font naître un ailleurs fantasmagorique. Forêt stylisée, visage de la mère, cadavres d’animaux alignés, nef d’église, ciel étoilé, images mouvantes des horoscopes, se succèdent dans une esthétique qui tient à la fois de l’expressionnisme ou de l’onirisme.


Simon McBurney porte sur scène avec conviction et respect le roman-fable d’Olga Tokarczuk. Par les images projetées qui rompent avec le narratif, Sur les ossements des morts souligne les liens profonds qui unissent l’infiniment petit aux forces de la nature et à celles du cosmos.

Les LM de M La Scène : LMMMMM


Sur les ossements des morts

[Drive Your Plow Over the Bones of the Dead]

Odéon – Théâtre de l’Europe

7 – 18 juin

d’après le roman d’Olga Tokarczuk

mise en scène Simon McBurney

un spectacle de Complicité première en France

avec Thomas Arnold, Johannes Flaschberger, Tamzin Griffin, Amanda Hadingue, Kathryn Hunter, Kiren Kebaili-Dwyer, Weronika Maria, Tim McMullan, César Sarachu, Sophie Steer, Alexander Uzoka 

scénographie et costumes Rae Smith

lumière Paule Constable

son Christopher Shutt

vidéo Dick Straker

direction complémentaire Kirsty Housley

dramaturgie Laurence Cook Sian Ejiwunmi-Le Berre

direction du mouvement Toby Sedgwick

compositions originales Richard Skelton

perruques Susanna Peretz

vidéo réalisée par Adam Smith @flatnosegeorge


Vous souhaitez lire une autre critique de M La Scène sur un spectacle donné à L’Odéon ? Celle-ci pourrait vous intéresser :

Critique Hedda, mise en scène Aurore Fattier

S'abonner à notre newsletter
laissez un commentaire

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies. Accepter En savoir plus