Critique L’AMOUR DE L’ART

Conception Stéphanie Aflalo

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Critique L'Amour de l'Art
(C) Roman Kane

Au Théâtre de la Bastille, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier présentent L’Amour de l’Art, deuxième volet des Récréations philosophiques. Sous la forme d’une conférence quelque peu loufoque, la représentation s’amuse des discours contraints pour faire entendre une parole décalée où la dérision règne en maître. 

De la rétroversion du regard

Tout commencerait comme une conférence sur l’Art. Les deux guides, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, s’adressent aux spectateurs qui patientent avant d’entrer dans la salle. Ils les remercient d’avoir attendu et leur indiquent que les portes vont bientôt s’ouvrir après un contrôle des billets. Puis, lorsque le public s’installe, celui-ci découvre un décor minimaliste qui reprend les codes d’un possible colloque au sein d’un musée. On a accroché, sur le mur du fond, un grand écran rectangulaire. Deux pupitres avec micros trônent de chaque côté de celui-ci. Tandis qu’en avant-scène, trois poteaux dorés de guidage, reliés par deux cordons rouges, dressent une séparation symbolique entre les spectateurs et le plateau, comme ceux utilisés pour contenir la foule dans des événements culturels ou mondains.

Quand les deux intervenants prennent la parole, le ton est donné. La conférence ne sera pas celle que les indices du décor avaient construite. En prologue au colloque, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier se livrent à une longue digression comique. Chacun d’eux se confond en excuses pour prévenir les spectateurs des risques pouvant survenir lors de la présentation à suivre. Ces imprévus seront, nous disent-ils, tous liés à des problèmes physiques de rétroversions multiples : du bassin, de la langue, d’une partie du cerveau, de la vessie, du système immunitaire, de l’utérus. A chaque fois, les « guides »  tentent de rassurer les spectateurs, les invitant à ne pas interpréter ce qu’ils pourraient voir ( clignement d’œil, fuite du plateau, sang, convulsion…) selon leur signification habituelle. 

En dehors de l’aspect facétieux de ce prologue, il s’agit évidemment d’une sollicitation à opérer, pour le spectateur de la représentation picturale à venir et artistique in vivo, une rétroversion du regard. Pour l’Amour de l’art, un jeu s’organise au-delà des apparences, pour s’amuser à bouleverser les lignes.

Vanité des vanités

La conférence a néanmoins lieu dans un deuxième temps. Les débuts sont poussifs. Debout devant leurs pupitres, les intervenants attendent que le titre du colloque « L’Amour de l’art » s’affiche sur l’écran. Aux commandes, il semble que la régie ne soit pas au niveau. Le public assiste en direct aux manipulations hasardeuses pour créer le PowerPoint. L’amateurisme des manœuvres réjouit.

Les descriptions des tableaux prendront le même chemin. Munis de leur stylo laser pour pointer les détails des œuvres, les intervenants basculent très vite dans des interprétations farfelues. Leur présentation s’apparente bientôt à celle d’un élève qui tenterait, vaille que vaille, d’interpréter un tableau lors d’un examen, quitte à dire n’importe quoi pour éviter le gouffre du silence.

Les œuvres décryptées appartiennent toutes pourtant au patrimoine européen mondial du XVIIe et mettent en scène de façon explicite ou implicite la mort. Nature morte aux fruits et Judith et Holopherne de Caravage, La Leçon d’anatomie du docteur Tulp de Rembrandt, Vanité ou allégorie de la vie humaine de Philippe de Champaigne, chacun de ces tableaux donne lieu à des spéculations ou digressions cocasses. Les anachronismes fusent provoquant le rire. Mais à travers, cette déconstruction des savoirs, la vanité de tout propos docte est interrogée, à la manière de Thomas Bernhard, dans Maîtres anciens. En moins virulent.

Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier s’amusent à renverser le miroir tendu devant les spectateurs à chaque étape du spectacle. On ne dira pas tout, afin de maintenir la surprise des deux rétroversions finales. Mais, il est étonnant de noter que, dans cette optique de basculement du sens et de la réalité, le conditionnel passé, temps des actions qui n’ont pas eu lieu, soit utilisé, alors que le jeu fait exister, sur le plateau, ces mêmes actions. Ce qui aurait pu avoir lieu, a lieu. Par le théâtre.

L’Amour de l’art, de Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, reprend le titre d’un ouvrage de Pierre Bourdieu et Alain Dardel qui interrogeait les conditions sociales de l’accession à la pratique cultivée, mais leur spectacle fait fi de toute visée docte. C’est par le jeu et la parole volontairement initiatrice de renversement, que les deux artistes souhaitent transmettre et rendre vivant leur amour de l’art.

Les LM (elle aime) de M La Scène : LMMMMM

 

L’Amour de l’art

Théâtre de la Bastille
10 jan > 20 jan

Écriture et jeu Stéphanie Aflalo Antoine Thiollier

Création vidéo Pablo Albandea

Régie générale Romain Crivellari


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