Critique En transit

Spectacle d’Amir Reza Koohestani

En transit spectacle d'Amir Reza Koohestani Photo © Magali Dougados
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Librement adapté du roman d’Anna Seghers, Transit, paru en 1944, le metteur en scène iranien Amir Reza Koohestani, présente En transit, où se mêlent les temporalités du passé et du présent. En attente d’un visa, les personnages se confrontent à la froide et tranchante inhumanité de la bureaucratie.

Un visa pour Kafka

En 2018, le metteur en scène iranien Amir Reza Koohestani se trouve bloqué à l’aéroport de Munich. La police allemande confisque son passeport qui présente l’anomalie de posséder deux visas contradictoires. Pendant plusieurs heures, les autorités le confinent dans une salle d’attente pendant que les vérifications ont lieu. Confronté à la froide absurdité d’une bureaucratie qui a tout pouvoir, Amir Reza Koohestani imagine alors de mêler son expérience à celle que vivent les personnages du roman d’Anna Seghers, Transit, sur lequel il envisageait de travailler.

L’écrivaine allemande place l’action de son roman, principalement à Marseille. En 1941, la Canebière devient le lieu où se déversent « les flots de gens venant des camps, les soldats dispersés, les mercenaires de l’armée, les souilleurs de toutes les races, les déserteurs de toutes les nations » . La ville est un lieu de départ, d’espérance, de fuite et de survie. Un lieu où certains pourraient tuer pour un visa. Car c’est aussi l’endroit où les petits bureaucrates, du fond de leur antre, exercent un pouvoir terrible, celui de refuser tout départ. Papiers, certificats, permis de séjour, sont exigés selon des règles et interdits qui changent constamment. Plus rien n’a de sens. Les fonctionnaires, sortes de gobelins malveillants, dénués d’humanité, ne délivrent que des visas pour l’angoisse et plongent ceux qui s’adressent à eux dans un cauchemar kafkaïen.

En transit, le spectacle d’Amir Reza Koohestani, mêlent les temporalités du passé et du présent. Comme dans un rêve ouaté, les époques se chevauchent, s’entrelacent. En attente d’un visa, les personnages de 2018 et de 1941 se parlent et se confrontent à la froide et tranchante inhumanité de la bureaucratie.

Une scénographie réussie

Le plateau évoque une zone de transit. La boite scénique est grise comme la valise placée en avant-scène. Dans cette salle où le passager est en attente de visa, l’univers n’est fait que de cloisons, de cabines vitrées et de socles mouvants. Des caméras filment en direct l’action et deviennent des éléments du décor. Sous surveillance, les personnages voient également leurs images démultipliées et dispersées dans un espace qui leur échappe. Leur identité, leur matérialité, paraissent ainsi gommées et dissoutes. On les contrôle, on les maintient prisonniers, en attente de décisions sur lesquelles ils n’ont plus de prise. En cela, la scénographie imaginée par Eric Soyer est tout à fait réussie. Les projections, comme les lumières diffuses dressent les contours d’un monde déshumanisé où l’individu a perdu son libre arbitre.

Amir Reza Koohestani confie à quatre comédiennes ( Danae Dario, Agathe Lecomte, Khazar Masoumi, Mahin Sadri) le soin d’interpréter tous les rôles, y compris le sien. Elles prennent en charge parfois le même personnage au cours du spectacle. Les visages ne sont pas importants, filmés et projetés, ils se diffractent sans vraie substance. Pour Amir Reza Koohestani, il était important de ne « pas personnifier l’histoire  » car c’est le « système »  qu’il fallait dénoncer. On regrettera que la distribution ne soit pas plus homogène. Danae Dario et Mahin Sadri, seules, retiennent l’attention. Comme on regrettera que la mise en scène soit souvent trop statique.

En transit d’Amir Reza Koohestani, malgré de belles idées de scénographie, n’embarque pas le spectateur. ♥♥♡♡♡


En transit

Librement adapté du roman Transit d’Anna Seghers
un spectacle d’Amir Reza Koohestani
création 2022

8 novembre – 1er décembre   Berthier 17e

Odéon Théâtre de l’Europe 
avec le Festival d’Automne à Paris

adaptation Amir Reza Koohestani, Massoumeh Lahidji, Keyvan Sarreshteh
texte Amir Reza Koohestani, Keyvan Sarreshteh
traduction Massoumeh Lahidji

avec Danae Dario, Agathe Lecomte, Khazar Masoumi, Mahin Sadri

scénographie, lumière Éric Soyer
vidéo Phillip Hohenwarter
son Benjamin Vicq
costumes Marie Artamonoff
assistanat à la mise en scène Isabela De Moraes Evangelista


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