Critique Marguerite : le feu

Mise en scène Emilie Monnet

303
Critique Marguerite le feu

Marguerite : le feu, d’Émilie Monnet, met en lumière la figure héroïque de Marguerite Duplessis, une femme autochtone, au XVIII siècle, ayant vécu à Montréal, au Canada. Marguerite est, selon les colons de Nouvelle-France, une « panis » , c’est-à-dire une esclave. Pourtant, juste avant d’être déportée vers la Martinique, à sa demande, fait unique dans les annales juridiques de cette époque, un procès a lieu. Marguerite Duplessis tente de faire reconnaître sa liberté. Émilie Monnet se saisit de ce fait historique pour le porter sur scène et faire jaillir une mémoire oubliée.

Après le spectacle... les interviews de M La Scène : Émilie Monnet

La Voix volcan

Du 1er au 20 octobre 1740, en Nouvelle-France, un procès incroyable a lieu. Une esclave, Marguerite Duplessis a fait parvenir au tribunal une requête. Celle de contester la bonne foi de celui qui prétend être son maître, qui soutient la posséder, comme on le ferait d’un objet. Jacques Nouette de la Poufellerie, un avocat, la représente. Il avance les arguments de la jeune femme. Née libre, baptisée, Marguerite est sujet du roi, et non esclave. Elle doit donc bénéficier des  mêmes droits et des mêmes libertés que tous les sujets du Roi de France. A charge de Marc-Antoine Huart de Dormicourt, son « maître » de présenter l’acte de vente par lequel Marguerite lui aurait été cédée.

Durant le procès, Dormicourt parvient à faire emprisonner Marguerite. Puis, il obtient gain de cause. L’intendant rend un jugement en sa faveur. La jeune femme lui appartient. Il peut désormais en faire ce qu’il veut. C’est ainsi qu’il la fait rapidement embarquer sur un navire négrier en direction de la Martinique. Vendue, déportée, Marguerite disparaît. Ne restent d’elle que ces traces judiciaires.

Pour Émilie Monnet,  « c’est une histoire importante car, elle aurait pu créer un précédent, si elle avait gagné son procès »  .  Les femmes, les autochtones, n’avaient alors aucun droit. C’est à cette époque, régie par le « Code noir », où les esclaves étaient ramenés au statut de choses, que Marguerite Duplessis a osé porter sa voix en justice et combattre pour sa liberté. Cette figure héroïque a inspiré la jeune metteuse en scène pour créer une œuvre chorale contemporaine.

Guérir la mémoire

Entre Montréal et la Martinique, les traces de Marguerite se sont perdues. La scénographie évoque ce bateau qui a relié ces deux pays et qui a enlevé la jeune femme à sa nation première. En fond de scène, des plaques grisâtes évoquent la coque du navire, tandis que se font entendre, en tout début de spectacle, les grincements des gréements, le souffle du vent et le ressac des vagues. Deux lignes de projecteurs en soulignent la forme triangulaire. La pointe qui s’élève suggère également le relief d’un volcan.

Émilie Monnet explique que dans la langue de sa maman anishnaabe, « Montréal, se dit « Mooniyaang » , ce qui signifie « endroit creux ».  Sous le mont Royal, la petite montagne de Montréal, il y a du magma. C’est un volcan qui ne s’est jamais formé. Je trouvais que cette allusion au volcan devenait très porteuse, pour parler des mémoires enfouies, des mémoires endormies, et comment on active le feu de la mémoire » .

Sur scène, quatre femmes (Anna Beaupré Moulounda, Catherine Dagenais-Savard, Émilie Monnet, Tatiana Zinga Botao) scandent le prénom de Marguerite, semblablement à une incantation. Elles reprennent les mots du procès. Par leur parole, leur danse, leur engagement, elles font jaillir une mémoire oubliée. Celle de l’esclavage qui a enrichi de nombreuses familles de colons, celle de l’exploitation sexuelle des femmes autochtones, celle de leur disparition, celle des féminicides de masse, et celle d’une culture interdite et bannie pendant de longues années par le gouvernement canadien.


Marguerite : le feu d’Émilie Monnet doit avant tout se voir comme un acte d’amour, celui de réactiver le feu des mémoires oubliées afin de lutter pour les générations à venir. Un spectacle engagé et sincère.

Les LM de M La Scène : LMMMMM


Marguerite : le feu

Festival d’Avignon 2023

Avec Anna Beaupré Moulounda, Catherine Dagenais-Savard, Émilie Monnet, Tatiana Zinga Botao
Texte Émilie Monnet
Traduction pour le surtitrage 
Elaine Normandeau
Dramaturgie 
Marilou Craft
Mise en scène 
Émilie Monnet, Angélique Willkie
Collaboration à la mise en scène
 Mélanie Demers
Musique
 Laura Ortman, Frédéric Auger
Scénographie 
Max-Otto Fauteux
Lumière
 Julie Basse
Vidéo
 Caroline Monnet
Son 
Frédéric Auger
Arrangements chant 
Dominique Fils-Aimé
Chant pow wow Black 
Bear Singers
Costumes 
Korina Emmerich, Yso
Assistanat à la mise en scène 
Érika Maheu-Chapman
Voix 
Dominique Cyrille
Intégratrice vidéo 
Dominique Hawry
Régie son 
Frédéric Auger
Régie vidéo 
Marie-Frédérique Gravel
Direction technique
 Romane Bocquet


Vous souhaitez lire une critique de M la Scène sur un spectacle du Festival d’Avignon 2023 ? Celle-ci pourrait vous plaire : Critique Le Songe, mise en scène Gwenaël Morin

S'abonner à notre newsletter
laissez un commentaire

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies. Accepter En savoir plus