Critique Elizabeth Costello
mise en scène Krzysztof Warlikowski

Le personnage fictif d’Elizabeth Costello n’a cessé de traverser l’œuvre de l’écrivain John Maxwell Coetzee. Au Théâtre de La Colline, Krzysztof Warlikowski met en scène cette conscience littéraire mêlant visions et réflexions philosophiques. Malgré une interprétation forte et un riche travail scénographique sur l’image, l’excès de parole nuit à l’impact de cette création scénique.
Une errance intellectuelle en sept leçons et cinq contes
Lors d’une conférence aux Etats-Unis, John Maxwell Coetzee crée Elizabeth Costello. Cette romancière australienne fictive vieillissante est tiraillée par le doute et l’urgence de dire. Depuis, elle n’a cessé d’envahir l’œuvre du prix Nobel de littérature. À travers elle, Coetzee interroge le pouvoir des mots, la solitude et les illusions du monde contemporain.
Elizabeth Costello trouve un nouveau souffle sur scène grâce à Krzysztof Warlikowski. Le metteur en scène polonais, qui l’a déjà convoquée plusieurs fois, lui confie cette fois le rôle central de son spectacle. Entre visions, cauchemars, tensions et interrogations philosophiques, cette incarnation théâtrale prolonge l’obsession d’un écrivain et d’un dramaturge. Le personnage insaisissable d’Elizabeth Costello, à la fois double et fantôme, hante l’écriture comme le plateau.
Métamorphose scénique d’une conscience littéraire
Dès sa première apparition, Elizabeth Costello est honorée d’un prix littéraire en Pennsylvanie. Présentée comme une écrivaine de renom, elle sillonne le monde. De l’Afrique aux États-Unis, en passant par Amsterdam et l’Antarctique, chaque déplacement est une occasion d’exposer sa pensée. À travers une série de conférences, « Sept leçons et cinq contes moraux » sont délivrés. Il s’agit, pour Coetzee, à travers son presque alter ego, de questionner l’éthique, la littérature, le sens de l’humanité et de bousculer les certitudes.
Pour incarner la figure multiple et changeante d’Elizabeth Costello, Krzysztof Warlikowski choisit de confier le rôle à six actrices dont l’exceptionnelle Maja Komorowska. La scénographie impressionnante de Malgorzata Szczesniak lie les tableaux. Les titres des « leçons » ou « contes moraux » s‘affichent en lettres majuscules rouges sur le très vaste mur du fond. « Des dieux et des hommes « , « Manger des animaux » , « Silence/Complicité / Faute » etc… Sur l’immense plateau du Théâtre de la Colline, plusieurs espaces prennent vie. Principalement des lieux dédiés à des conférences dans plusieurs pays, de la salle de réception d’un paquebot à celles de discours au sein d’universités. A jardin, une salle de bain carrelée de blanc se transforme en cabine d’avions, tandis qu’une large vitrine en verre se tient à cour. A l’intérieur de cette structure transparente mouvante, une femme parfois chante ou des animaux empaillés sont exhibés.
Illusions visuelles et discours appuyé
Par ailleurs, le travail visuel de Kamil Polak exploite avec virtuosité les jeux de cadrage. Plusieurs « réalités » s’entrechoquent et cohabitent dans le même temps. Le présent de la représentation est mis en question. La position des acteurs, les caméras qui projettent en direct le reflet du plateau sur deux ou trois écrans, le hors-champ, alimentent avec justesse la réflexion sur le « réalisme » . Le lien esthétique se fait également par la couleur. Les camaïeux de vert dominent, du plus profond au plus jaune, agrémenté souvent de strass.
Parfois des séquences de films, semblant avoir été générées par de l’IA, animent le fond du plateau. Images d’un grand iceberg qui lentement glisse dans une fausse mer d’encre. Projections de moutons factices sur pieds qui passent d’un pré à un hangar. Evocation voulue de l’antichambre de l’abattoir, celle d’une ferme usine en mouvement. Les sons des clochettes et les mugissements des bêtes s’opposent aux images sans vie des animaux.
A ce titre, « Manger les animaux » , l’un des « contes moraux » , retient l’attention. La caméra projette l’image du dîner sur le mur du fond de scène. Le banquet réel est rejeté sur le côté. Augmentée, cette réalité artificielle devient pour le spectateur celle qu’il ne peut que regarder. Chacun des convives mange et énonce son titre honorifique avant de parler. Un singe malhabile siège à la table. Quand il prend la parole, on le ridiculise. Dénonciation des êtres soi-disant de savoir qui ne présentent aucune empathie pour le vivant. La conscience de ceux qu’on envoie à la mort est au coeur du débat.
On regrettera néanmoins l’aspect bavard et trop répétitif de l’ensemble. Des scènes s’étirent sous un flot de paroles qui se veulent porteuses de sens, privant souvent le spectateur de l’impact réflexif véhiculé par les images.
Malgré une mise en scène habitée et une réflexion profonde, Elizabeth Costello, de Krzysztof Warlikowski peine parfois à maintenir son intensité, alourdi par une parole trop envahissante qui dilue son impact.
Les LM de M La Scène : LMMMMM
Elizabeth Costello
du 5 au 16 février 2025
d’après Elizabeth Costello, L’Homme ralenti, L’Abattoir de verre de John Maxwell Coetzee
mise en scène Krzysztof Warlikowski
avec Mariusz Bonaszewski, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Ewa Dałkowska, Bartosz Gelner, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Jadwiga Jankowska-Cieślak, Maja Komorowska, Hiroaki Murakami, Maja Ostaszewska, Ewelina Pankowska, Jacek Poniedziałek, Magdalena Popławska
costumes et décor Małgorzata Szczęśniak
lumières Felice Ross
scénario Piotr Gruszczyński, Krzysztof Warlikowski
collaboration au texte Łukasz Chotkowski, Mateusz Górniak, Anna Lewandowska
dramaturgie Piotr Gruszczyński
collaboration artistique Claude Bardouil
musique Paweł Mykietyn
vidéo Kamil Polak
maquillages Monika Kaleta
assistanat à la mise en scène Jeremi Pedowicz
traduction du texte en français Margot Carlier
traduction du texte en anglais Artur Zapałowski
surtitrage Zofia Szymanowska
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