Et si Le Misanthrope débarquait en scooter pour fracasser les codes du théâtre bourgeois ? Entre rap, colère et désir brûlant de vérité, Tigran Mekhitarian propulse Molière au cœur du monde d’aujourd’hui. Une réussite.
Le Misanthrope : La colère en héritage
Dix ans après avoir créé la Compagnie de l’Illustre Théâtre, Tigran Mekhitarian donne toute l’ampleur à son projet artistique. Faire entendre Molière à ceux qui en ont été symboliquement éloignés. Il s’agit d’arracher les œuvres du dramaturge au cercle restreint des spectateurs avertis, pour les offrir à un public plus vaste. Des spectateurs qui souvent se tiennent à distance du théâtre, intimidés par le poids social auquel il est attaché. Tigran Mekhitarian revendique un théâtre vivant, capable de réconcilier la langue classique avec des réalités contemporaines.
Cette volonté trouve avec Le Misanthrope, sa nouvelle création, une incarnation particulièrement saisissante. Dès l’entrée d’Alceste, sur un scooter, casque au bras, la mise en scène affirme une confrontation directe entre deux imaginaires. Le costume sportif, les codes urbains, l’énergie brute du personnage, viennent heurter frontalement la solennité bourgeoise du lieu. La scénographie matérialise l’irruption d’un univers populaire au cœur d’un espace historiquement associé à une culture plus codifiée.
Derrière Alceste, la façade circulaire d’un lieu culturel nous fait face. Son nom s’affiche en lettres capitales : GRAND THÉÂTRE DE PARIS. La rotonde, fermée, par deux rideaux rouges, est opaque, comme un monde qui se tient sur ses gardes. La mise en abîme fonctionne. La banlieue, avec le fracas d’un moteur, entre dans la maison de la bourgeoisie. Pas pour y mendier une place. Pour y poser ses mots et ses corps. En se réappropriant Molière, ses alexandrins et ses colères.
© JMD Productions
Une colère mise en mouvement
Au centre de cette relecture du Misanthrope, la colère d’Alceste devient une matière scénique à part entière. Le personnage ne se contente plus de dénoncer l’hypocrisie sociale par la seule puissance du verbe. Sa révolte envahit le plateau, traverse les gestes, habite les corps. Les alexandrins sont dits avec une intensité physique contenue. Tigran Mekhitarian, qui interprète Alceste, donne notamment à entendre chaque diérèse de façon appuyée Chaque vers parait ainsi porté par une tension intérieure prête à exploser. Cette incarnation donne au texte une vigueur nouvelle, où la violence morale du personnage prend une dimension charnelle.
La danse joue ici un rôle fondamental. Loin d’être un simple ajout esthétique, elle prolonge et amplifie la parole dramatique. Les mouvements saccadés traduisent visuellement les déchirures intérieures que le langage ne suffit plus à exprimer. À travers cette gestuelle nerveuse et tendue, la mise en scène fait entendre une rage sourde, une impossibilité à trouver l’apaisement. Lorsque le rap prend le relais, il ne rompt pas avec la musicalité du texte classique. Les acteurs prennent le micro en avant-scène et en prolonge la pulsation profonde.
Cette énergie se fissure toutefois au contact de Célimène, interprétée avec force par Clémentine Aussourd. L’amour introduit dans la colère d’Alceste une faille décisive, révélant la complexité d’un homme incapable de concilier son exigence absolue et son attachement passionné. Tigran Mekhitarian met en lumière cette contradiction avec justesse. Alceste apparaît comme un révolté moral, mais aussi comme un être déchiré entre son idéal de vérité et son désir de l’autre. Cette fragilité construit une figure intensément humaine.
La résonance contemporaine de Molière
En revisitant Le Misanthrope, Tigran Mekhitarian restitue toute la modernité du texte de Molière. Derrière la satire sociale se déploie une blessure intime : celle d’un homme enfermé dans son absolu, incapable d’accepter les compromis du monde. La misanthropie d’Alceste est présentée comme la conséquence douloureuse d’une déception profonde. Cette lecture sensible redonne au personnage sa dimension tragique. La dernière image en témoigne. Une corde descend en avant-scène auprès d’Alceste. Les autres personnages, alignés contre le cyclorama, comme autant de bourreaux, peuvent tendre la main pour actionner le dispositif morbide.
La réussite majeure de cette mise en scène tient à sa capacité à faire dialoguer les époques sans jamais trahir l’œuvre. Grand moment par exemple lorsque Célimène s’empare d’un « moi » prononcé par Alceste et le répète à l’envi. Ce monologue puissant bouscule totalement le point de vue. Clémentine Aussourd fait résonner ce « moi » comme un cri de colère, celui d’une femme actuelle exaspérée. L’égoïsme d’Alceste, qui fait fi des sentiments de Célimène, devient une évidence. Ce « moi », clamé, scandé, hurlé, ébranle par son étonnante modernité.
Le lynchage final de Célimène est également une réussite. Chaque protagoniste, muni d’un mobile, filme en LIVE, la mise au pilori social de la jeune femme. L’image de Célimène, digne, assise sur une chaise, au milieu du plateau, est livrée à la vindicte de tous. La vidéo projette, sur le mur du fond, les captations faites en direct sur scène. En confrontant les codes du théâtre classique à ceux de la culture urbaine, Tigran Mekhitarian révèle que les tensions explorées par Molière demeurent profondément actuelles : le rapport à la vérité, la violence des jugements, la difficulté de vivre avec l’autre.
L’avis de M La Scène : MMMMM
Le Misanthrope
de Molière
Mise en scène : Tigran Mekhitarian
Distribution : Felicien Juttner, L’éclatante Marine, Souleymane Rkiba, Clémentine Aussourd, Vénus Yaffa, Étienne Paliniewicz, Isabelle Gardien, Tigran Mekhitarian




