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Critiques Théâtre et Danse

Le Passé mise en scène Julien Gosselin

Le Passé © Simon Gosselin
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Le Passé, mis en scène par Julien Gosselin, d’après l’auteur russe Léonid Andréïev, dresse le portrait tragique d’une femme en perdition. Victoria Quesnel crève l’écran en incarnant cette femme « dansante » sur les braises de l’enfer.

L’Extinction de l’espoir

« Lâge d’argent » de la littérature russe se situe entre les années 1900 et 1916. André Markowicz, qui a assuré la traduction du texte, indique que lorsqu’on évoque cette période, bien peu de gens pensent à Léonid Andréïev. Pourtant, l’écrivain était, de son vivant, aussi connu que Tolstoï. André Markowicz le définit comme « le plus fanatique de la littérature russe, cherchant toujours le plus noir, le plus terrible, ne connaissant aucune bienséance des relations humaines. »

Dans sa dernière création qu’il intitule Le PasséJulien Gosselin insère à l’intérieur de la pièce Ékatérina Ivanovna de Léonid Andréïev, trois nouvelles de l’auteur. Requiem, L’abîme, Dans le brouillard, constituent trois intermèdes qui sont autant de cauchemars où la mort et l’abomination rôdent.

Ékatérina Ivanovna, matière centrale de la représentation, met en scène la lente et irrémédiable descente d’une femme dans le désespoir et l’autodestruction. Que son mari ait pu imaginer qu’elle l’ait trahi, qu’il ait osé tirer sur elle à trois reprises pour disposer de sa vie, va plonger cette femme dans une nuit où il n’y aura plus de lumière. Elle étend désormais ses ailes au-dessus du gouffre mais sans pouvoir mourir. Car, ainsi, qu’elle le dit : « J’ai une robe blanche. Je suis morte. Je suis dans ma tombe. » Du passé entaché de noirceur, seuls survivent les revenants.

Les murs dressés face public

Julien Gosselin teste les limites du théâtre. Celles entre ce qui est joué et ce qui est vu. Déjà dans Les Joueurs, Mao II, Les noms, un grand mur séparait la scène de la salle. Trois écrans permettaient aux spectateurs de découvrir ce qui était filmé en direct, à l’arrière. Le spectateur était dépendant, tributaire, de ce qui lui était imposé par écrans interposés.

Dans Le Passé, la recherche s’affine et s’affirme. Un écran central domine les différents décors. C’est sur cette toile tendue que sont filmées les actions qui se produisent sur scène. Au plus près de l’émotion, de l’événement, les caméras, avec virtuosité, captent le réel du plateau mais en imprimant leur propre vision, leur propre montage. Le film projeté sous nos yeux dénie au spectateur la possibilité de s’approprier par sa propre expérience le présent de la représentation.

Les décors font aussi obstacles. Rideaux, tentures, vitrages, balustrades, montants de fenêtres, sont autant de murs qui tiennent le spectateur à distance. Comme chez le peintre américain Edward Hopper, les personnages paraissent inaccessibles, prisonniers d’un espace-temps qui leur est propre et qu’on ne peut atteindre. Il s’ensuit une frustration, volontairement cultivée par le metteur en scène. La situation jouée n’est plus incarnée dans le présent mais reconstruite dans les images projetées et retravaillées.

Jouer au passé

Pour les comédiens, Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Maxence Vandevelde, la tâche est rude. Filmés au plus près, prisonniers de plans définis à l’avance, ils doivent pourtant donner à voir la situation, dans l’instant, avec la profondeur qu’elle engendre et provoque. La tension sur quatre heures de représentation est grande. Tous relèvent le défi.

Cependant, on ne peut pas parler du spectacle, sans évoquer la prestation impressionnante de Victoria Quesnel. La comédienne, dans le rôle de Ékatérina Ivanovna, crève l’écran. Elle rend palpable les désordres tragiques qui rongent le personnage. De l’épouse bafouée à la femme possédée, elle titube sur des braises invisibles au péril de sa raison. Sa gestuelle, sa voix, se modulent, au fil de l’avancée dans la folie. Comme une créature mi-humaine, mi-démoniaque, elle fascine et terrifie. Sa danse tribale, hallucinée, à la fin de la représentation, remue au plus au point.

Il est dommage d’avoir à regretter certaines complaisances soit dans certains plans, soit dans le choix du traitement notamment celui des  » intermèdes « . Pourquoi aller juste jusqu’à filmer la vulve de la comédienne ? S’il fallait dévoiler les stigmates « christiques » des blessures infligées psychiquement par les balles tirées vers elle, ne pouvait-on les cadrer au plus près de son ventre ? De même, la longueur des textes rajoutés comme Requiem ou Dans le brouillard, alourdissent l’ensemble. L’effet d’Auto-Tune dans Requiem n’enlève pas la sensation de durée imposée. La pantomime obscène de la sixième séquence s’étire elle aussi beaucoup trop.


Accompagnée par la musique dramatique et saturée de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde, Le Passé, mis en scène par Julien Gosselin, frappe par sa virtuosité à retranscrire par l’image la tragédie d’êtres plongés dans un enfer intérieur. L’intensité de ce qui est vu ne neutralise pas les longueurs. ♥♥♥♡♡


Le Passé

d’après Léonid Andréïev

mise en scène Julien Gosselin

Compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur

Odéon 6e – avec le Festival d’Automne à Paris 

distribution : Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Maxence Vandevelde

traduction André Markowicz
dramaturgie Eddy d’Aranjo
scénographie Lisetta Buccellato
musique Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
lumière Nicolas Joubert
vidéo Jérémie Bernaert, Pierre Martin
création sonore Julien Feryn avec Hugo Hamman
costumes Caroline Tavernier avec Valérie Simonneau
accessoires Guillaume Lepert
masques Lisetta BuccellatoSalomé Vandendriessche
assistant à la mise en scène Antoine Hespel


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