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Critiques Théâtre et Danse

La Forteresse du sourire mise en scène Kurô Tanino

la-forteresse-du-sourire photo Takashi Horikawa
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Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Kurô Tanino, le metteur en scène japonais, présente sa nouvelle création « La Forteresse du sourire » , au T2G Gennevilliers. Le choix de l’hyperréalisme rend néanmoins perceptible le désarroi profond qui fissure en secret les âmes.

Le désarroi profond qui fissure les âmes.

Le spectacle s’ouvre sur un univers sonore portuaire. Avant que le rideau ne se lève, le ressac des vagues, des sirènes de bateaux, des bruits de travaux, des cris de mouettes atténués dessinent les contours imaginaires d’un site d’activité en bordure de mer. Puis, se découvrent deux lieux de vie adjacents.

Sur le plateau, deux pièces, au décor traditionnel, se font face. Quasiment identiques dans leur aménagement intérieur. Les portes, les fenêtres, les extracteurs d’odeurs, les éléments de cuisine usagés, les penderies, tout se trouve à la même place, dans un agencement symétrique. Légèrement surélevées par rapport au sol en terre battue, les deux pièces voisines donnent sur le même petit extérieur, ouvert face public. Un toit de tuiles les protège des intempéries. Visuellement, il découpe l’espace pour le réduire à un grand rectangle, lui même séparé par une mince cloison en deux rectangles de même taille.  

Au début, seul un des appartements est occupé. Le patron d’un petit chalutier l’habite. Autour d’une table basse carrée, il mange, joue, regarde la télévision et surtout son horoscope, en compagnie de ses employés. L’ambiance est joyeuse.  On cuisine, on mange très souvent, on parle fort, et on boit du saké. « La vie est meilleure avec l’alcool » dit un personnage. Bientôt, d’autres locataires investissent l’appartement voisin. Il s’agit d’une famille : une femme âgée atteinte de dégénérescence sénile, son fils et la fille de celui-ci. Cette cohabitation va révéler la fragilité des forteresses forgées par chacun des personnages.

Capter ce qui disparaît

La grande force du metteur en scène japonais, Kurô Tanino, est de parvenir à capter ce qui disparaît. Déjà dans les deux pièces précédentes, présentées au T2G, The Dark Master et Avidya – L’Auberge de l’obscurité, se livrait un combat souterrain entre la forte matérialité du décor et l’impression d’un monde en sursis, voué à s’éteindre.

Sur scène, en effet, l’hyperréalisme se loge dans les moindres détails. Il y a ceux évidents, les plats cuisinés sur scène, les bouilloires qui fument, les repas engloutis sans cérémonie. Ceux plus sordides, la porte ouverte des toilettes, le bruit d’urine ou l’évocation des odeurs, voire l’incontinence de la grand-mère qui se soulage sur les tatamis. Et puis, ces infimes petites choses qui traduisent une attention minutieuse au réel. Un chat qu’on ne voit jamais est nourri par le pêcheur. Son bol, à l’extérieur, est rempli et vidé, sans qu’on s’en aperçoive forcément, à chaque noir sur le plateau. Ce souci du détail confère à l’ensemble une empreinte solide dans une matérialité palpable.

Pourtant, dans le même temps, les personnages paraissent se dissoudre dans une solitude toute intérieure. Les choses se défont. La maladie frappe. Les accidents de la vie altèrent le quotidien. Ce qu’on croyait immuable, s’étiole et se désagrège. Il en ressort un sentiment profond d’étrange nostalgie teintée parfois d’humour.


La Forteresse du sourire de Kurô Tanino, nourrie par le jeu tout en retenue et puissant des acteurs ( Susumu Ogata, Kazuya Inoue, Koichiro F.O. Pereira, Masato Nomura, Hatsune Sakai, Katsuya Tanabe), touche par sa délicate et forte humanité. ♥♥♥♥♡


Kuro Tanino - La forteresse du sourire - TEASER


La Forteresse du sourire 

Mise en scène et écriture : Kurô Tanino 

Traduction française : Miyako Slocombe

Avec : Susumu Ogata, Kazuya Inoue, Koichiro F.O. Pereira, Masato Nomura, Hatsune Sakai, Katsuya Tanabe

Régisseuse et régisseur : Masaya Natsume, Kodachi Kitagata

Scénographie : Takuya Kamiike Assistant scénographe : Kanako Takechi

Lumières : Masayuki Abe

Sons : Koji Shiina

Coproduction : Festival d’Automne à Paris Co-réalisation : T2G Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National avec le Festival d’Automne à Paris


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