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Critiques Théâtre et Danse

Fraternité, conte fantastique mise en scène Caroline Guiela Nguyen

FRATERNITÉ, Conte fantastique © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
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Malgré un thème original et qui avait tout pour toucher, Fraternité, conte fantastique la dernière création de Caroline Guiela Nguyen ne convainc pas. La fable évoque la perte brutale d’êtres chers mais brouille le message par un traitement futuriste.  

A ceux qui nous ont quittés

L’argument de départ est le suivant : suite à une éclipse, une grande partie de l’humanité a disparu. En un instant, les êtres chers que les personnages tenaient, palpitants entre leurs bras, se sont volatilisés. Aspirés en une fraction de seconde dans le noir et le vide de l’absence, ils laissent les vivants désemparés. Pour aider à surmonter cette douleur extrême, des centres de consolation ont vu le jour. Dans ces lieux où toutes les nationalités se croisent, des femmes et des hommes de toutes origines, viennent chercher du réconfort. Une cabine à message permet également de « parler » aux absents. En une minute trente, chacun peut envoyer quelques paroles à celle ou celui qui n’est plus là. Une minute trente pour enregistrer sa voix et son image avant qu’elles soient stockées comme des traces qui défieront le temps. « Je garde », « J’efface » pour l’éternité.

Pour chacun de nous, ces disparus, partis, sans qu’on puisse leur dire adieu, trouvent un écho intime et terrible. Dans un présent très récent, combien de familles, d’enfants, de frères, de soeurs, n’ont-ils pas pu accompagner leurs proches frappés par la pandémie ? Nous gardons tous en mémoire ces tentes réfrigérées où s’entassaient les corps zippés dans un sac mortuaire. Si vite empaquetés, si vite dissimulés à la vue, que ceux qui n’avaient pas pu leur tenir la main, en restaient pantelants. Abasourdis. Le deuil rendu impossible les laissait à jamais comme des orphelins virtuels. Le thème, on le voit, avait de quoi émouvoir et toucher.

This is Nasa, do you copy ?

Caroline Guiela Nguyen dit avoir été inspirée par La Ballade des pendus, le poème de François Villon  » Frères humains, qui après nous vivez » . Magnifique invitation au pardon et au partage entre les vivants et les suppliciés. De cette filiation poétique et puissante, il ne reste pas grand chose car le parti-pris futuriste de la metteuse en scène affadit le propos. Certes, il est question de peine, de souffrance, de coeurs si lourds qu’ils ralentissent le cours de l’univers mais, tout cela enrobé dans un ensemble où l’hypothétique Nasa fait trop entendre sa voix.

Sur scène, trois écrans reproduisent les messages envoyés de la cabine, ceux explicatifs sur les événements « fantastiques » , puis les calculs en direct de l’agence spatiale américaine qui chapeaute les expériences tentées. Les aspects technologiques, bips d’ordinateurs, bruits électroniques des systèmes d’exploitation dénaturent l’émotion pure. De plus, l’utilisation de « Mémo » qui enlève les souvenirs pour alléger les peines n’est pas sans évoquer une des doctrines de la scientologie. Ce qui est assez gênant.

Parallèlement, la scénographie s’attache au réel. La salle de consolation évoque, en de nombreux points, le refuge alimentaire qu’on avait découvert sur le plateau de « Faith, Hope and Charity », la création d’Alexander Zeldin. Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, celle-ci avait été présentée aux Ateliers Berthier. Mais le metteur en scène anglais avait su déployer sur le plateau une émotion nue. La direction d’acteurs, professionnels et anciens sans-abris, était juste au service d’une communauté sensible.

La mise en scène dans Fraternité, conte fantastique souffre d’être trop statique. Les comédiens qu’ils soient professionnels ou non donnent l’impression d’être trop souvent à l’arrêt ou livrés à eux-mêmes. Sans avoir, de plus, un texte riche à défendre. Restent quelques moments où l’énergie sort de son engourdissement, notamment lors des messages de Boutaïna El Fekkak ou le rap âpre et rugueux de Nanii. 

Fraternité, conte fantastique, la dernière création de Caroline Guiela Nguyen, présentée aux Ateliers Berthier, déçoit d’autant plus que le sujet avait tout pour toucher et émouvoir. ♥♥♡♡♡


Fraternité, conte fantastique

Mise en scène Caroline Guiela Nguyen

Théâtre de l’Europe- Odéon  Berthier 17e

texte Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique
collaboration artistique Claire Calvi
scénographie Alice Duchange
costumes Benjamin Moreau
lumière Jérémie Papin
réalisation sonore et musicale Antoine Richard
vidéo Jérémie Scheidler
dramaturgie Hugo Soubise, Manon Worms
musiques originales Teddy Gauliat-Pitois, Antoine Richard


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