Critique Pessoa - Since I've been me

Mise en scène Robert Wilson

Photo Lucie Jansch

Robert Wilson n'est plus. Le metteur en scène texan, sculpteur de lumière et génie visionnaire du théâtre contemporain, s'est éteint en juillet 2025. Il laisse derrière lui une œuvre immense et, parmi ses dernières créations, ce Pessoa – Since I've been me, créé en Italie en 2024 et que le Théâtre de la Ville accueille aujourd'hui dans une reprise qui prend désormais des allures de testament. Car qui mieux que Bob Wilson pouvait rendre hommage à Fernando Pessoa, ce poète portugais qui passa sa vie à disparaître derrière ses hétéronymes ? Deux artistes habités par la même question. Celle de l'identité comme vertige.

Pessoa, ou l'art de disparaître en sept visages

Fernando Pessoa voulait n'être personne. Robert Wilson en fait une légende collective. Dans Pessoa – Since I've been me, le metteur en scène convoque sur le plateau sept interprètes pour incarner la communauté des hétéronymes du poète portugais. Une tentative pour débusquer l'homme derrière les masques. Un défi pour rendre compte de l'absence, que les masques ont fini par constituer. Le pari est vertigineux. Il est tenu.

La dramaturgie, signée Darryl Pinckney, structure le spectacle en trois parties qui épousent les contours des principaux avatars du poète. Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos. Trois voix, trois postures face au monde, trois façons d'habiter la langue et de s'en défaire. À ces figures tutélaires s'ajoutent des fragments du Livre de l'Intranquillité, du Faust et du Gardeur de troupeaux, cette somme pastorale et nihiliste que Pessoa lui-même considérait comme son chef-d'œuvre absolu. Le montage fait résonner les textes. Ils se répondent, parfois se contredisent, à l'image d'un esprit qui ne connut jamais la paix de l'unité.

Robert Wilson magnifie cet univers. Le poète portugais et le metteur en scène américain partagent une même fascination pour la notion d'identité et sa construction fragile. Pessoa racontait dans ses textes que sa mère était morte quand il avait deux ans. C'était faux. Sa mère était vivante. Mais le mensonge disait une vérité plus profonde : celle d'un homme qui préférait la fiction à tout biographisme complaisant. De la même manière, Robert Wilson réinvente le parcours du poète, de sa naissance à sa mort.

Pessoa
© Lucie Jansch

Le blanc, le noir et le rouge sang

L'esthétique wilsonienne impose sa loi. Le noir et le blanc dominent, absolus, souverains. Les corps des interprètes émergent d'un fond sombre comme des apparitions. Leur visages grimés, comme leur gestuelle saccadée, évoquent l'expressionnisme allemand des années 20. Les sept alter ego du poète entrent sur scène comme des artistes de cabaret. Cercle de lumière, posture, rictus, flash sonore, applaudissements off, marquent chacune des apparitions. Au noir et au blanc, s'ajoute le rouge sang du cyclorama ou des accessoires. Comme l'irruption du charnel dans un monde de formes pures. Derrière les hétéronymes, c'est bien le corps d'un homme qui palpite.

Robert Wilson traite les formes et les couleurs comme des entités spirituelles autonomes, chargées d'une signification qui excède le langage, "tout est symbole et analogie". Le dépouillement du décor laisse aux couleurs vives et tranchées le soin de construire l'architecture visuelle de l'ensemble. Un berceau blanc accroché, deux pardessus noirs, sept petites tables carrées, sept lampes qui descendent des cintres, chaque élément s'inscrit dans une opposition chatoyante entre les trois couleurs.

Au milieu ces tableaux contrastés, à la précision géométrique, la mer s'impose néanmoins comme motif central. Le spectacle s'ouvre sur une marine. On imagine le Tage se jetant dans l'Atlantique. Bientôt, sept cercles rouges, à la manière de Kandinsky, tracent le chemin du "soleil cou coupé", tel que le décrit Apollinaire. L'horizon ouvert vers l'infini. Très belle image inaugurale. Wilson traduit en images ce que Pessoa exprimait en vers. L'image de l'embouchure, du fleuve qui se perd dans l'océan, devient la métaphore visible de cet être qui ne cessa de se diluer dans ses propres créations.

Emprunter d'autres langues

Les interprètes sont sept, italiens, albanais, français, brésiliens. Leur présence scénique est à la fois précise et étrange entre la performance et la pantomime. Ainsi, les hétéronymes s'apparentent-ils à des automates habités par une âme provisoire. Mais, chacun emprunte la langue des autres.

Maria de Medeiros incarne formidablement Pessoa, au coeur de ses alter ego. Sa silhouette gracile capture le regard. La comédienne parle six langues, elle personnifie à elle seule le principe fondateur du spectacle. Car la multiplicité linguistique n'est pas un ornement : elle est le cœur du projet. Fernando Pessoa écrivait en portugais, en anglais, en français. Il s'inventait des hétéronymes étrangers, anglais ou brésiliens, comme s'il lui fallait emprunter d'autres langues pour libérer d'autres voix.

Robert Wilson et Charles Chemin ont fait de cette polyglossie un principe dramaturgique. Le spectacle s'ouvre d'ailleurs sur un texte de jeunesse en anglais, «What is man himself...», réflexion sur l'identité écrite par celui qui ne savait pas encore qu'il deviendrait le plus insaisissable des poètes portugais.

Le spectacle se clôt sur le Faust, dans les brumes d'un crépuscule, éclairé à la torche par les hétéronymes du poète. Faust pose la question de l'identité, celle du pacte qu'on passe avec soi-même quand on veut tout saisir sans jamais ne rien retenir. Assise sur l'armature stylisée d'un bateau fantôme, la mort reprend les vers du poète. En la regardant, un souvenir revient en mémoire. Celui de Maria Casarès qui incarnait la mort dans le film de Jean Cocteau, Orphée, le premier des poètes. Robert Wilson, lorsque le spectacle se clôt restitue ce que Pessoa nommait lui-même «une sensation douloureuse d'être éternellement à la limite de connaître le mystère suprême». La frontière, le mystère, c'est peut-être là que vit la poésie.

Pessoa - Since I'Vve been me, la dernière grande création de Bob Wilson, un testament lumineux pour l'un des plus grands poètes du XXe siècle.

L'avis de M La Scène :

MMMM (4/5)

TitrePessoa - Since I've been me
TexteFernando Pessoa
Mise en scèneRobert Wilson
LieuThéâtre de la Ville - Sarah Bernhardt
Dates13-21 Juin 2026
Durée1h20
NoteMMMM
Site officielVoir le spectacle
Distribution

 

Pessoa - Since I've been me

Mise en scène, scénographie et lumières Robert Wilson

Textes Fernando Pessoa
Co-mise en scène Charles Chemin
Dramaturgie Darryl Pinckney
Costumes Jacques Reynaud
Scénographe associée Annick Lavallée-Benny
Créateur lumières associé Marcello Lumaca
Création sonore et conseiller musical Nick Sagar
Maquillage Véronique Pfluger
Ingénierie du spectacle Enrico Maso
Coordination artistique et technique Thaiz Bozano
Collaboration à la création des costumes Flavia Ruggeri
Collaboration littéraire Bernardo Haumont

Avec Maria de Medeiros, Aline Belibi, Klaus Martini, Sofia Menci, Gianfranco Poddighe, Yure Romão, Janaína Suaudeau