Une chevelure de feu, un amour entre artistes qui vire à l’obsession. Voilà la matière brûlante du Mystère Ophelia, mis en scène par Céline Devalan, à l’affiche du Théâtre des Corps Saints, dans le OFF d’Avignon. Sur scène, peinture, cinéma et poésie fusionnent pour ressusciter le destin fascinant de Lizzie Siddal, muse devenue légende du mouvement préraphaélite. Une plongée sensorielle et troublante dans les coulisses d’un des chefs-d’œuvre les plus célèbres de la peinture anglaise : Ophelia, inspiré de Shakespeare. Captivant.
Le Mystère Ophélia : Lizzie Siddal, l’ombre flamboyante d’Ophélie
Londres, 1850. Une jeune modiste aux cheveux de feu pose pour un tableau. Ce tableau va bouleverser sa destinée. Elizabeth Siddal ignore encore qu’en prêtant ses traits à l’Ophelia de John Everett Millais, elle scelle un pacte funeste avec la peinture. Sa vie épousera bientôt les contours tragiques du personnage shakespearien. La maladie s’installe. Le laudanum, un mélange d’opium et d’alcool fort couramment utilisé autrefois pour soigner et soulager divers symptômes, fait le reste. Céline Devalan s’empare de cette histoire vraie. Elle signe avec Le Mystère Ophelia une œuvre hybride, mêlant théâtre, peinture, cinéma et poésie, qui interroge la nature même de la relation entre l’artiste et sa muse.
La pièce tisse deux récits d’amour impossible. D’un côté, la passion tourmentée d’Hamlet et d’Ophélie, convoquée à travers des extraits cinématographiques projetés sur le plateau. De l’autre, la liaison tumultueuse entre Dante Gabriel Rossetti, chef de file du mouvement préraphaélite, et Lizzie Siddal, son modèle devenue elle-même peintre. Ce dispositif en miroir donne une profondeur saisissante au propos. Il fait resurgir des questions restées sans réponse depuis plus d’un siècle. Lizzie fut-elle victime d’une malédiction picturale ? D’une névrose intime ? Son désir de peindre à son tour a-t-il heurté l’ambition possessive de son pygmalion ?
Rossetti fit d’elle son épouse après une décennie de tergiversations. Il exhuma son cadavre pour récupérer un recueil de poésies, déposé dans son cercueil. Il l’incarna en Beata Beatrix juste après sa mort. Un dernier hommage. Une culpabilité teintée d’orgueil. Un aveu de jalousie envers Millais, qui avait osé sacraliser cette chevelure rousse tant adulée. Le spectacle donne ainsi à voir une femme prise entre soumission et sublimation, objet de désir, autant que sujet créateur. Une question traverse encore notre époque : quelle place l’histoire de l’art laisse-t-elle vraiment aux artistes femmes ?
Deux interprètes en parfaite symbiose
L’esthétique visuelle du spectacle mérite tous les éloges. Les projections picturales dévoilent progressivement les toiles célèbres du mouvement préraphaélite. Les scènes d’Hamlet et d’Ophélie, filmées et projetées en écho au jeu vivant, créent un dialogue permanent entre les époques. Les créations lumière et vidéo d’Antoine Le Gallo enveloppent le plateau d’une atmosphère picturale d’une grande finesse qui magnifie le destin de Lizzie Siddal, tour à tour fragile ou flamboyante.
Le duo d’acteurs porte cette ambition avec une justesse remarquable. Romain Arnaud-Kneissy incarne un Dante Gabriel Rossetti complexe, aimant et toxique. Il semble prisonnier de ses propres contradictions, entre liberté revendiquée et possessivité dévorante. Céline Devalan prête son corps et sa voix à Lizzie Siddal avec intensité. Elle laisse entendre le souffle d’un féminisme précoce chez cette femme éprise d’indépendance. Leur alchimie sur le plateau donne corps à une relation aussi cruelle que magnétique. Chaque échange devient un jeu de pouvoir subtil entre créateurs et créations.
Ce texte original aborde avec élégance un pan méconnu de l’histoire de l’art anglais. Une écriture soignée qui ne sacrifie jamais la nuance à l’effet. Le Mystère Ophelia s’impose comme une proposition romanesque et passionnante. Ce spectacle redonne à Lizzie Siddal la place que l’histoire de l’art lui avait longtemps refusée. Celle d’une créatrice à part entière. Non plus seulement d’une muse magnifique et figée dans l’eau glacée d’un tableau.
Distribution
Céline Devalan – Mise en scène
Romain Arnaud Kneisky – Interprétation
Céline Devalan – Interprétation
Caroline Darnay – Collaboration artistique
Antoine Le Gallo – Collaboration artistique
Cie La Petite vadrouille